Soudan : combien de temps cette guerre peut-elle encore rester dans l'ombre ?
Akondanews — Afrique | Soudan | Géopolitique
Plus de trois ans après le basculement du Soudan dans la guerre ouverte entre l'armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (RSF), le pays reste enlisé dans ce que plusieurs organisations humanitaires qualifient de l'une des pires crises au monde. Depuis avril 2023, plus de 14 millions de personnes ont dû fuir leur foyer. Le Kordofan, devenu l'un des foyers les plus actifs du conflit, cumule désormais combats, déplacements massifs, famine et épidémie de choléra. Mais au-delà du drame humanitaire se joue aussi une guerre d'influence, nourrie par des soutiens venus de l'extérieur. Pour Akondanews, une question s'impose : comment une guerre qui déchire un État africain peut-elle dépendre à ce point des calculs de puissances étrangères, alors que la capacité collective du continent à imposer la paix reste, elle, si limitée ? (International Rescue Committee)

Du Darfour au Kordofan, la guerre change de centre de gravité
Tout est parti du 15 avril 2023 : ce jour-là, la rivalité entre les Forces armées soudanaises (SAF), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (RSF) de Mohamed Hamdan Dagalo, surnommé « Hemedti », a dégénéré en guerre ouverte.
Depuis, le pays s'est morcelé. Le front a bougé, les alliances se sont recomposées, et ce sont les civils qui, invariablement, en ont payé le prix le plus lourd.
Le Kordofan concentre aujourd'hui l'essentiel des inquiétudes. Médecins Sans Frontières y voit désormais l'un des fronts majeurs du conflit, où les besoins sanitaires et humanitaires explosent. (MSF UK)
Les informations remontées ces derniers jours confirment cette dégradation.
Le 4 septembre, dans les zones de Debi et Luweri, près de la ville de Kauda (Kordofan du Sud), des combats entre le Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N) et la communauté Otoro ont fait au moins 21 morts, dont des femmes et des enfants, selon le Sudan Doctors Network. (AP News)
La guerre soudanaise ne disparaît donc pas. Elle se déplace.
Le choléra s'ajoute aux armes
Dans l'ouest du Kordofan, une autre menace fait désormais des morts : la maladie.
Le 6 septembre, la Dar Hamar Emergency Room — un collectif communautaire local — recensait au moins 23 décès et plus de 310 cas suspects ou confirmés de choléra dans deux localités du Kordofan occidental.
À Humeir, un centre d'isolement aurait accueilli 120 cas suspects, pour 11 décès.
À Hilla Hussein, plus de 190 cas et 12 décès ont été recensés.
Les équipes sur place signalent une pénurie de médicaments et de solutions intraveineuses, aggravée par des difficultés de transport qui compliquent l'évacuation des malades. L'organisation va jusqu'à affirmer que certaines familles en sont réduites à nourrir leurs enfants avec des aliments destinés au bétail. (aa.com.tr)
Ces données, fournies par une structure locale, doivent être reçues avec la prudence qui s'impose. Elles n'en dessinent pas moins un engrenage désormais familier dans cette guerre : les combats détruisent les infrastructures, la destruction prive les populations d'eau et de soins, puis la maladie et la faim prennent le relais des armes.
Plus de 14 millions de déplacés
L'ampleur de la catastrophe donne le vertige.
Selon l'International Rescue Committee, plus de 14 millions de personnes ont été déplacées depuis le début de la guerre, dont plus de 4,5 millions ayant trouvé refuge dans les pays voisins — en grande majorité des femmes et des enfants. (International Rescue Committee)
Cela signifie que la guerre soudanaise n'est plus seulement une crise intérieure.
Elle affecte directement le Tchad, le Soudan du Sud, l'Égypte et d'autres pays de la région.
Derrière chaque statistique, ce sont des familles séparées, des villages désertés, des enfants privés d'école, des terres agricoles laissées à l'abandon et des communautés entières arrachées à leur territoire.
Le Soudan perd ainsi, d'un même mouvement, des vies, des infrastructures et une part de son avenir économique.
La faim comme deuxième champ de bataille
Les perspectives alimentaires restent également extrêmement préoccupantes.
FEWS NET table sur un maintien, voire une extension, des niveaux d'urgence alimentaire (IPC phase 4) dans les zones les plus touchées, au premier rang desquelles le Darfour et le Kordofan. (Fews.net)
La guerre empêche les paysans de semer. Elle coupe les routes. Elle désorganise les marchés. Elle détruit les infrastructures. Elle fait grimper le prix du carburant. Elle transforme l'acheminement de l'aide humanitaire en pari risqué.
Résultat : une économie de guerre où produire, transporter, et même simplement se nourrir, sont devenus des actes à haut risque.
Pendant que la communauté internationale débat d'un cessez-le-feu, le temps humanitaire, lui, continue d'avancer bien plus vite que le temps diplomatique.
Une guerre de drones alimentée de l'extérieur
Un élément récent change également la nature du conflit : la montée en puissance des drones.
Une mission internationale indépendante d'établissement des faits, mandatée par l'ONU, chiffre à plus de 1 000 le nombre de civils tués par des frappes de drones entre janvier et mai 2026.
Ses enquêteurs estiment que ces frappes pourraient constituer des crimes de guerre, et pointent le rôle du soutien militaire étranger dans la prolongation du conflit. (Reuters)
Le Soudan devient ainsi le théâtre d'une transformation inquiétante de la guerre africaine.
Des technologies militaires relativement avancées permettent désormais de frapper loin des lignes de front, exposant en retour des infrastructures civiles — marchés, points d'eau, écoles, stations-service, véhicules.
À El Obeid, dans le Kordofan du Nord, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Türk, a fait état de 15 frappes de drones documentées entre le 6 et le 28 juin, ayant fait au moins 45 morts et 41 blessés parmi les civils — un bilan que son bureau juge probablement sous-estimé. (The United Nations in Sudan)
Le conflit soudanais n'est donc plus seulement une guerre de fantassins. Il devient progressivement une guerre technologique par procuration.
Derrière les Soudanais, les puissances extérieures
C'est probablement ici que se trouve l'une des dimensions les plus préoccupantes de la crise.
Publié début septembre, le rapport de l'ONU affirme que des réseaux de soutien étrangers continuent d'alimenter les capacités militaires des deux camps.
Des filières transitant notamment par les Émirats arabes unis, le Tchad, la Libye et la Somalie sont mentionnées s'agissant de l'approvisionnement des RSF, de même que la présence de contractuels colombiens recrutés pour opérer et entretenir drones et systèmes d'artillerie. Les forces armées soudanaises, de leur côté, utiliseraient des drones turcs Bayraktar et des munitions d'origine chinoise. Plusieurs des États cités contestent ou rejettent tout ou partie de ces accusations. (Reuters)
L'armée soudanaise bénéficie elle aussi de soutiens et de relations extérieures.
L'Égypte est régulièrement citée aux côtés des forces armées soudanaises, et les réseaux internationaux qui gravitent autour des deux camps font désormais partie intégrante de l'économie politique du conflit. (AP News)
La prudence est indispensable : toutes les accusations concernant les soutiens étatiques ne sont pas établies au même niveau de preuve et plusieurs gouvernements les contestent.
Mais une conclusion devient difficile à éviter : sans flux extérieurs d'armes, de financement, de technologies et de soutien logistique, la capacité des belligérants à poursuivre indéfiniment cette guerre serait considérablement réduite.
Or, bétail, gomme arabique : l'économie cachée de la guerre
Le conflit soudanais ne se nourrit pas uniquement des rivalités politiques. Il possède aussi une économie.
L'ONU a notamment appelé l'attention sur le rôle des ressources naturelles et des circuits commerciaux dans le financement du conflit.
L'or. Le bétail. La gomme arabique.
Autant de produits dont les circuits commerciaux continuent de tourner alors même que l'État se délite. En juillet, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme mettait en garde : des acteurs soudanais et étrangers tirent profit de cette économie de guerre. (The United Nations in Sudan)
Voilà l'un des grands paradoxes des conflits contemporains. Un pays peut s'effondrer institutionnellement tout en continuant à exporter ses richesses. La population s'appauvrit pendant que l'économie de guerre, elle, trouve des marchés.
Où est l'Afrique ?
C'est probablement la question la plus inconfortable.
Le Soudan est africain. Ses réfugiés arrivent principalement dans des pays africains. Son effondrement menace directement la stabilité de plusieurs régions africaines. Ses ressources alimentent des circuits économiques qui traversent le continent.
Et pourtant, les acteurs capables d'influencer matériellement la trajectoire de la guerre restent encore largement extérieurs au Soudan — et souvent extérieurs au continent.
Cela ne signifie pas que l'Afrique ne fait rien.
L'Union africaine, l'IGAD, les États voisins et différents médiateurs africains ont multiplié les initiatives.
Mais aucune n'a jusqu'ici réussi à imposer un cessez-le-feu durable.
C'est cette incapacité qui doit interpeller.
L'Union africaine peut-elle faire davantage que condamner ?
L'Union africaine possède une architecture de paix et de sécurité.
Elle dispose d'un Conseil de paix et de sécurité.
Elle possède des mécanismes de médiation.
Elle défend le principe des « solutions africaines aux problèmes africains ».
Mais le Soudan expose brutalement la différence entre architecture institutionnelle et capacité de coercition diplomatique.
Pour arrêter une guerre, il ne suffit pas d'appeler les parties à dialoguer.
Il faut pouvoir exercer une pression.
Sanctions. Embargos. Contrôle des flux financiers. Pressions diplomatiques coordonnées. Surveillance des frontières. Capacité à isoler les acteurs qui refusent la négociation.
Or, une grande partie de ces leviers demeure entre les mains d'acteurs extérieurs.
Une souveraineté africaine sans capacité de paix ?
Le paradoxe mérite d'être posé.
Le continent parle de plus en plus de souveraineté.
Souveraineté économique. Souveraineté monétaire. Souveraineté militaire. Souveraineté diplomatique.
Mais une souveraineté africaine véritable devrait également signifier : être capable d'empêcher qu'un État africain soit détruit pendant plusieurs années sans qu'une solution africaine puisse s'imposer.
Le Soudan devient ainsi un test politique pour le panafricanisme contemporain.
Le panafricanisme ne peut pas seulement consister à dénoncer les ingérences étrangères.
Il doit également être capable de construire les institutions permettant de les rendre moins déterminantes.
Le danger d'une nouvelle guerre par procuration en Afrique
Le Soudan révèle une évolution géopolitique qui dépasse largement ses frontières.
À mesure que le monde devient multipolaire, l'Afrique attire davantage de puissances.
États du Golfe. Russie. Chine. États-Unis. Europe. Turquie. Iran.
Toutes cherchent, à différents degrés, des marchés, des ressources, des corridors logistiques, des alliances diplomatiques ou des positions stratégiques.
Cette diversification peut être une opportunité.
Elle permet aux États africains de ne plus dépendre d'un partenaire unique.
Mais elle comporte également un risque considérable : que les rivalités entre puissances se déplacent progressivement sur le territoire africain.
Le continent passerait alors d'une dépendance ancienne à une compétition permanente entre influences nouvelles.
Le Soudan montre ce que peut coûter cette situation lorsqu'elle rencontre une fracture politique intérieure.
Qu'est-ce que cela change pour l'Afrique ?
La première leçon du Soudan est que la sécurité d'un pays africain ne peut plus être considérée comme une question strictement nationale.
Lorsque le Soudan s'effondre, le Tchad accueille des réfugiés.
Le Soudan du Sud est fragilisé.
L'Égypte s'inquiète.
Les routes commerciales régionales sont perturbées.
Les trafics d'armes augmentent.
Les groupes armés circulent.
Les économies frontalières sont déstabilisées.
La sécurité africaine est donc interdépendante.
Et pourtant, les instruments politiques africains restent souvent organisés comme si chaque crise pouvait être traitée séparément.
L'Afrique doit pouvoir peser sur ceux qui alimentent ses guerres
Le deuxième enseignement est encore plus stratégique.
Il ne suffit pas de négocier avec les belligérants soudanais.
Il faut également agir sur les réseaux qui permettent à la guerre de continuer.
Cela suppose une diplomatie africaine capable d'identifier les flux d'armes, les circuits financiers, les ressources exportées et les partenaires qui entretiennent matériellement le conflit.
L'objectif ne devrait pas être de choisir un camp.
Il devrait être de rendre la poursuite de la guerre plus coûteuse que la négociation.
C'est cela, exercer une puissance diplomatique.
Le Soudan ne doit pas devenir une guerre oubliée
Il existe enfin une bataille de l'attention.
Certaines guerres occupent quotidiennement les écrans du monde.
D'autres disparaissent progressivement des unes alors même que leur bilan humain continue de s'aggraver.
Le Soudan appartient trop souvent à cette seconde catégorie.
Pourtant, plus de 14 millions de personnes ont déjà été déplacées depuis le début du conflit. (International Rescue Committee)
Au Kordofan, les armes tuent.
Le choléra tue.
La faim menace.
Les infrastructures disparaissent.
Et les populations civiles continuent de payer pour une guerre qu'elles n'ont pas choisie.
Le véritable scandale serait donc que le monde finisse par considérer cette catastrophe comme normale.
Pour l'Afrique, le défi est encore plus profond.
Un continent qui aspire à devenir un pôle de puissance dans le nouvel ordre mondial doit également devenir capable de protéger ses propres sociétés lorsque l'un de ses États s'effondre.
La question n'est donc plus seulement : qui gagnera la guerre au Soudan ?
Elle est aussi : combien de Soudanais devront encore mourir, fuir ou avoir faim avant que l'Afrique et la communauté internationale disposent enfin de suffisamment de volonté politique pour faire de la paix une contrainte plutôt qu'un simple appel ?
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