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Et si la carte du monde nous avait habitués à voir l'Afrique plus petite qu'elle ne l'est réellement ?

Changer de projection cartographique pourrait sembler anecdotique. Pourtant, derrière les cartes se cachent aussi des représentations du monde, des rapports de puissance et notre perception de la place de l'Afrique. Et cette question n'a jamais été aussi actuelle : le 4 septembre 2026, l'Assemblée générale des Nations unies a voté une résolution pour tourner la page de cinq siècles de distorsion géographique.

AKONDANEWS5 min de lecture
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 Et si la carte du monde nous avait habitués à voir l'Afrique plus petite qu'elle ne l'est réellement ?

Un continent que l'on sous-estime depuis l'enfance

Ouvrez n'importe quel atlas scolaire, n'importe quelle application météo, n'importe quelle salle de classe : la carte du monde qui s'y affiche presque toujours est une projection de Mercator. Sur cette carte, le Groenland semble aussi grand que l'Afrique. Dans la réalité, l'Afrique est quatorze fois plus vaste.

Le chiffre mérite d'être posé noir sur blanc. Le continent africain couvre environ 30,37 millions de kilomètres carrés. C'est suffisamment vaste pour contenir, en même temps, les États-Unis, la Chine, l'Inde et le Mexique réunis, et il resterait encore de la place pour une bonne partie de l'Europe. Cette image, popularisée par le designer Kai Krause sous le titre « The True Size of Africa », a fait le tour du monde précisément parce qu'elle heurte notre intuition. Nous avons grandi avec une carte qui, sans un mot, nous a enseigné une hiérarchie fausse entre les continents.

Pourquoi cette déformation existe

Il ne s'agit pas d'un complot, mais d'un problème de géométrie. Aucune carte plane ne peut représenter parfaitement une sphère : projeter la Terre revient toujours à sacrifier quelque chose, soit les formes, soit les surfaces, soit les distances. En 1569, le géographe flamand Gerardus Mercator a mis au point une projection pensée pour un usage bien précis : la navigation maritime. Sur sa carte, une route à cap constant apparaît comme une ligne droite, ce qui en faisait un outil précieux pour les marins de l'époque des grandes explorations.

Le problème, c'est que cette projection gonfle la taille des terres à mesure qu'on s'éloigne de l'équateur, jusqu'à un point où la distorsion devient infinie près des pôles. Résultat : le Canada, la Russie, le Groenland ou l'Europe du Nord paraissent démesurés, tandis que les régions équatoriales, dont l'Afrique et l'Amérique du Sud, se retrouvent visuellement rétrécies en comparaison. Un outil de navigation conçu au XVIe siècle est resté, cinq siècles plus tard, la carte par défaut de nos salles de classe, de nos sites web et de nos bulletins météo, bien après que sa fonction d'origine ait cessé d'être pertinente pour la plupart d'entre nous.

Une carte n'est jamais neutre

C'est là que la question dépasse la simple curiosité cartographique. Comme le résume Robert Dussey, ministre des Affaires étrangères du Togo, qui a porté ce dossier devant les Nations unies : « Une carte juste ne change pas la géographie du monde, elle change la façon dont nous le regardons. » Une carte façonne notre compréhension du monde. Elle oriente l'enseignement, nourrit l'imaginaire collectif et influence, souvent sans que l'on s'en rende compte, la manière dont on juge l'importance relative des peuples et des continents.

Cette critique n'est pas nouvelle. Dès les années 1970, le cartographe allemand Arno Peters avait promu une projection alternative à surfaces égales, reprise plus tard sous le nom de projection de Gall-Peters, précisément pour dénoncer ce biais eurocentré. En 2017, le système scolaire public de Boston avait fait parler de lui en devenant l'un des premiers aux États-Unis à remplacer Mercator par Gall-Peters dans ses classes, un geste symbolique fort mais resté isolé.

Ce qui vient de changer, à l'échelle mondiale

C'est précisément ce basculement, longtemps resté marginal, qui a pris une dimension diplomatique inédite cette semaine. Le 4 septembre 2026, portée par le Togo au nom des 54 États membres africains et soutenue par l'Union africaine dans le cadre de la campagne « Correct the Map », une résolution a été adoptée par l'Assemblée générale des Nations unies avec 164 voix pour, une seule voix contre et six abstentions. Le texte encourage les gouvernements, les établissements scolaires et les entreprises technologiques à privilégier des projections à surfaces égales, comme la projection Equal Earth, chaque fois que la taille relative des continents doit être représentée fidèlement.

La projection Equal Earth, mise au point en 2018 par les cartographes Tom Patterson, Bernhard Jenny et Bojan Šavrič, restitue les superficies réelles tout en conservant des contours relativement lisibles, une sorte de compromis entre exactitude et lisibilité visuelle. Comme l'a expliqué Tom Patterson lui-même, un élève qui grandit avec Mercator comme unique référence « se forge une vision du monde complètement faussée ».

La résolution n'a rien de contraignant : Mercator continuera d'exister, notamment pour la navigation, usage pour lequel elle reste pertinente. Le vote n'impose rien, il invite. Mais il n'a pas fait l'unanimité. Les États-Unis ont été le seul pays à voter contre, leur représentant qualifiant la démarche d'« agenda idéologique » venant, selon lui, nuire à la crédibilité de l'institution onusienne. La Géorgie, l'Estonie, la Lituanie, la Moldavie, la Serbie et l'Ukraine se sont abstenues. Ce désaccord mérite d'être entendu : au-delà du symbole, certains y voient une résolution qui déborde du mandat technique des Nations unies, quand ses défenseurs la présentent comme un acte de ce qu'ils appellent une forme de « justice cognitive ».

Ce que cela change vraiment

On pourrait se demander si un vote sur une projection cartographique mérite tant d'attention. Mais l'enjeu dépasse la géométrie. Pendant des siècles, la même image du monde a circulé sans être interrogée, dans les écoles, les administrations, les médias, contribuant en silence à une hiérarchie implicite entre le Nord et le Sud, entre les puissances coloniales d'hier et les continents qu'elles ont longtemps dominés. Redimensionner l'Afrique sur une carte ne change évidemment ni son histoire ni ses défis contemporains. Mais cela retire un petit outil de plus à une vision du monde façonnée, sans le dire, par des rapports de force hérités du XVIe siècle.

La prochaine fois qu'une carte du monde s'affichera devant vous, sur une application, dans un rapport, sur un mur de salle de classe, un simple réflexe suffit : regarder l'Afrique, et se demander si sa taille sur le papier correspond à sa taille sur Terre. Il y a de bonnes chances que la réponse vous surprenne encore.

Tags :InternationalGéopolitique

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