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Cheikh Anta Diop, l'oublié des programmes scolaires : pourquoi le père du panafricanisme scientifique n'est presque pas enseigné dans les écoles d'Afrique francophone

Quarante ans après sa disparition, le savant sénégalais qui a réécrit l'histoire de l'Afrique reste largement absent des manuels du continent. Enquête sur un paradoxe.

vendredi 22 mai 2026 | ⏱ Lecture : 7 min

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Cheikh Anta Diop, l'oublié des programmes scolaires : pourquoi le père du panafricanisme scientifique n'est presque pas enseigné dans les écoles d'Afrique francophone

Demandez à un lycéen de Dakar, d'Abidjan ou de Ouagadougou qui était Cheikh Anta Diop. Il connaîtra probablement le nom de l'université qui porte celui du savant à Dakar. Peut-être pourra-t-il vaguement situer l'époque. Au-delà, c'est souvent le silence. Pourtant, ce Sénégalais né en 1923 à Thieytou, mort en 1986, a fait davantage pour la dignité historique de l'Afrique que la quasi-totalité des intellectuels du continent au XXᵉ siècle. Comment expliquer ce paradoxe ?

Un savant que l'Afrique francophone célèbre sans le lire

Dans les capitales du continent, son nom est partout. À Dakar, la principale université d'Afrique francophone porte le sien depuis 1987 — un an seulement après sa mort. À Bamako, à Cotonou, à Yaoundé, des rues, des centres culturels, des fondations s'en réclament. Lors des grands discours panafricains, son nom revient comme une référence obligée, un sceau d'authenticité intellectuelle.

Et pourtant, dans les salles de classe, les programmes officiels lui consacrent au mieux quelques lignes — quand ce n'est pas un silence pur et simple. L'histoire qui s'enseigne aux enfants africains demeure largement une histoire écrite par d'autres : Charlemagne, Louis XIV, la Révolution française, les deux guerres mondiales du point de vue européen. L'Afrique précoloniale, quand elle apparaît, le fait à la marge, et presque jamais à travers l'œuvre du penseur qui en a justement réhabilité la profondeur historique.

« Nous célébrons sa statue, mais nous boudons sa pensée. »

Le paradoxe est cinglant : Cheikh Anta Diop n'est pas un inconnu en Afrique francophone. Il est un monument. Mais un monument que l'on visite sans le lire.

Qui était vraiment Cheikh Anta Diop ?

Né le 29 décembre 1923 dans le village de Thieytou, près de Diourbel, formé d'abord à l'école coranique puis à l'école française, Cheikh Anta Diop arrive à Paris en 1946 avec l'idée de devenir ingénieur en aéronautique. La rencontre avec les milieux intellectuels parisiens — autour notamment de la revue Présence Africaine fondée par Alioune Diop — le détourne de cette trajectoire. Il consacrera sa vie à une question vertigineuse : pourquoi l'Afrique a-t-elle été dépossédée de son histoire ?

En 1951, sous la direction de l'anthropologue Marcel Griaule, il commence à Paris une thèse qui posera la question de l'origine africaine de la civilisation égyptienne. Trois ans plus tard, en 1954, paraît aux éditions Présence Africaine Nations nègres et culture — sous-titré « De l'antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l'Afrique noire d'aujourd'hui ». Le livre fait scandale, et Aimé Césaire le qualifiera comme « le livre le plus audacieux qu'un Nègre ait jusqu'ici écrit ».

Suivront L'Afrique noire précoloniale (1960), Antériorité des civilisations nègres (1967), et le grand œuvre de la maturité, Civilisation ou Barbarie (1981). À cela s'ajoutent ses travaux comme physicien — il fonde et dirige à Dakar le laboratoire de datation au carbone 14 de l'IFAN, qu'il utilise pour dater des objets africains et démontrer scientifiquement leur ancienneté.

Son œuvre est immense, exigeante, parfois contestée par la science académique sur certains points précis. Mais ce qui ne se discute pas, c'est sa portée politique fondatrice : restituer à l'Afrique sa profondeur historique, et donc sa dignité présente.

À relire : « Koumbi Saleh, la capitale oubliée » — notre enquête du 21 mai sur l'archéologie ouest-africaine et la décolonisation des savoirs.

Une exclusion qui n'est pas accidentelle

Comment expliquer alors que cette œuvre soit si peu enseignée ? Plusieurs facteurs s'entrelacent.

Le premier est institutionnel. Les programmes scolaires d'Afrique francophone restent largement hérités du modèle français de la fin de la colonisation. Les réformes successives, depuis les indépendances, ont touché à beaucoup de choses — durée des cycles, langues d'enseignement, équilibre des matières — mais rarement à l'épine dorsale du récit historique transmis aux élèves. On enseigne encore davantage les Gaulois que les Soninké, davantage Versailles que Tombouctou.

Le deuxième est académique. L'œuvre de Diop, parce qu'elle conteste frontalement la lecture eurocentrée de l'histoire, a longtemps été marginalisée par l'université officielle — y compris africaine. Symbole frappant : à l'Université de Dakar, vingt-sept années séparent la publication de Nations nègres et culture (1954) du moment où l'institution accepte enfin que son auteur y enseigne l'histoire (1981). Pendant ces décennies, Cheikh Anta Diop, docteur d'État, est cantonné à l'IFAN comme physicien-radiochronologue, mais privé de chaire d'histoire dans son propre pays.

Le troisième est politique. Diop n'était pas qu'un savant : il était un militant panafricain résolu, opposant à Léopold Sédar Senghor, fondateur de partis politiques successifs (BMS, FNS, RND). Sa pensée n'a jamais été neutre. L'enseigner, c'est nécessairement enseigner aussi cette dimension subversive — et tous les pouvoirs en place, depuis quarante ans, n'y ont pas vu un avantage.

« L'ère de la supercherie, de l'escroquerie intellectuelle est définitivement révolue. » — Cheikh Anta Diop

Des tentatives ponctuelles, sans lendemain

Le constat n'est pas nouveau, et plusieurs initiatives ont tenté d'y remédier. En 2014, deux jeunes Sénégalais, Khadim Ndiaye et Lamine Niang, ont lancé une pétition en ligne réclamant l'introduction de la pensée de Cheikh Anta Diop dans les programmes scolaires sénégalais. La pétition a circulé. Une caravane de plaidoyer a sillonné une partie du pays. Et puis... rien. Le ministère de l'Éducation n'a jamais donné suite de manière structurée.

Plus récemment, des collectifs panafricains comme « L'Afrique consciente » organisent à Dakar des conférences mensuelles plaidant pour l'intégration systématique de l'enseignement diopien dans le système éducatif africain. Des chercheurs, des activistes, des cinéastes — tous portent le même constat : l'Afrique enseigne mieux Voltaire à ses enfants qu'elle n'enseigne Diop. Et cela n'est plus tenable.

L'enjeu n'est pas seulement mémoriel

À ceux qui objecteraient que cette question relève de l'histoire des idées et non de l'urgence présente, il faut répondre clairement : ce que Diop nous a légué n'est pas une simple thèse sur l'Égypte antique. C'est une méthode de réappropriation intellectuelle : savoir conserver son autonomie de pensée, écrire sa propre histoire avec ses propres outils, ne plus déléguer à d'autres le soin de définir qui l'on est.

Cette méthode est plus actuelle que jamais. À l'heure où l'archéologie ouest-africaine peine encore à se décoloniser, où les manuels scolaires continuent de raconter l'Afrique en creux, où les jeunes du continent vont chercher sur TikTok ce que l'école aurait dû leur apprendre, l'absence de Diop dans les programmes scolaires devient une anomalie politique, pas seulement éducative.

Lui faire une place réelle — pas seulement honorifique — dans les manuels n'est pas une faveur posthume rendue à un grand homme. C'est une condition pour que la prochaine génération d'Africains francophones cesse de connaître mieux Marignan que Tombouctou.

Et maintenant ?

Quarante ans après sa disparition, la balle est dans le camp des ministères de l'Éducation du continent. Quelques pages dans les manuels d'histoire de cinquième et de seconde. Une œuvre au programme du baccalauréat littéraire. Une section dédiée dans les modules universitaires d'histoire. Cela ne demande pas une révolution : cela demande une décision.

Cette décision, aucun chef d'État panafricain ne pourra plus longtemps en faire l'économie. Parce que les jeunes Africains, eux, savent désormais qui était Cheikh Anta Diop. Ils l'ont découvert sans l'école — sur internet, dans les podcasts, sur les chaînes YouTube panafricaines. Et ils se demandent, à juste titre, pourquoi le système éducatif qui forme leurs enfants continue de l'ignorer.

Ce silence-là, désormais, est devenu plus bruyant que le savant lui-même.

Rédaction Akondanews.net — Abidjan | © 2026 Akondanews.net — Tous droits réservés

Tags :Afriqueéducation

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