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ANALYSE — Réécrire l’histoire africaine : au-delà de l’esclavage, le défi de la souveraineté mémorielle

Par la rédaction

L’Afrique peut-elle continuer à se raconter principalement à travers les tragédies qu’elle a subies, ou doit-elle reconstruire un récit historique plus vaste, plus ancien et plus souverain ? C’est, au fond, la question que pose le texte de Tapé Groubéra. Derrière la controverse sur l’esclavage se dessine un enjeu plus profond : celui de la maîtrise du récit historique africain.

AKONDANEWS8 min de lecture
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ANALYSE — Réécrire l’histoire africaine : au-delà de l’esclavage, le défi de la souveraineté mémorielle

Pendant des décennies, l’histoire du continent a souvent été enseignée à partir de séquences dominées par la traite négrière, la colonisation, les indépendances et les crises postcoloniales. Ces événements sont essentiels et ne peuvent être minimisés. Mais ils ne représentent qu’une partie d’une histoire infiniment plus longue.

C’est précisément là que se situe la portée panafricaine du débat.

L’enjeu n’est pas de nier l’esclavage, mais de refuser qu’il devienne l’identité historique de l’Afrique

Le mérite central du texte de Tapé Groubéra est de poser une distinction fondamentale : l’esclavage appartient à l’histoire africaine, mais l’histoire africaine ne se réduit pas à l’esclavage.

Cette nuance est essentielle.

La traite transatlantique, les traites transsahariennes, orientales et intra-africaines doivent être enseignées avec rigueur. Les responsabilités multiples doivent également pouvoir être étudiées sans complaisance : puissances européennes, réseaux marchands arabes, autorités locales africaines, intermédiaires, royaumes impliqués dans certains circuits commerciaux.

Mais réduire plusieurs centaines de milliers d’années d’histoire humaine africaine à quelques siècles de servitude reviendrait à construire une mémoire déséquilibrée.

Le problème devient alors moins historique que politique : quel imaginaire fabrique-t-on lorsqu’un jeune Africain découvre principalement ses ancêtres sous les traits de captifs, de colonisés ou de dominés ?

Une nation, et plus encore un continent, ne se construit pas uniquement autour de ses blessures.

L’Afrique avant l’Europe coloniale : une histoire encore insuffisamment enseignée

Le texte de Tapé Groubéra rappelle un fait majeur : l’histoire de l’Afrique précède de très loin l’expansion européenne moderne.

L’origine africaine de l’humanité et l’apparition d’Homo sapiens sur le continent replacent immédiatement l’Afrique dans une temporalité radicalement différente.

L’Afrique n’est pas une périphérie tardivement entrée dans l’histoire mondiale.

Elle en constitue l’un des berceaux fondamentaux.

Les découvertes archéologiques évoquées dans le texte — Blombos, Lebombo, Ishango — témoignent de sociétés africaines anciennes capables d’abstraction, de symbolisation et de transmission des connaissances.

Que certaines interprétations scientifiques de ces objets restent discutées ne retire rien à leur importance.

L’enjeu panafricain consiste précisément à sortir d’une logique dans laquelle les vestiges africains doivent systématiquement être interprétés depuis l’extérieur du continent.

Il faut pouvoir les étudier, les confronter, les critiquer et les valoriser à partir d’institutions africaines capables de produire elles-mêmes du savoir.

De l’Égypte antique aux grands empires : reconstruire la continuité africaine

Le texte insiste également sur les civilisations du Nil, la Nubie, l’Égypte ancienne, Wagadou, le Mali, le Songhaï, le Sosso, le Kongo, les Ashanti, le Kanem-Bornou, le Monomotapa ou encore le Zimbabwe.

Cette énumération n’est pas anodine.

Elle rappelle quelque chose que l’enseignement colonial avait souvent fragmenté : l’Afrique précoloniale était structurée par des États, des royaumes, des réseaux commerciaux, des villes, des systèmes politiques et des traditions intellectuelles complexes.

Le continent n’était ni vide, ni immobile.

Il connaissait des échanges économiques transsahariens, des circulations de savoirs, des rivalités dynastiques, des systèmes juridiques, des diplomaties et des organisations politiques sophistiquées.

Tombouctou, Gao, Djenné, Koumbi Saleh, Ife, Benin City, Mbanza Kongo, Great Zimbabwe ou encore les anciennes cités de Nubie devraient occuper dans les programmes scolaires africains une place comparable à celle accordée à Rome, Athènes, Versailles ou Londres.

C’est là une question de rééquilibrage, pas d’effacement.

Le véritable combat : reprendre possession du récit

Le débat lancé par Tapé Groubéra dépasse donc largement une controverse Facebook.

Il renvoie à une interrogation stratégique : qui écrit l’histoire enseignée aux enfants africains ?

La colonisation ne consistait pas seulement à contrôler des territoires, des ressources et des administrations. Elle produisait également une représentation du colonisé.

Pendant longtemps, l’Afrique fut décrite comme un continent dépourvu d’histoire propre, dont la modernité aurait commencé avec la rencontre européenne.

Les travaux de Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Théophile Obenga et de nombreux chercheurs africains ont précisément cherché à rompre avec cette vision.

L’UNESCO elle-même, à travers son immense projet de l’Histoire générale de l’Afrique, a contribué à replacer le continent dans une perspective historique plus large et plus autonome.

L’objectif aujourd’hui ne devrait cependant pas être de remplacer une mythologie européenne par une mythologie africaine.

La souveraineté intellectuelle ne signifie pas fabriquer une histoire confortable. Elle signifie disposer des moyens scientifiques pour établir une histoire rigoureuse, y compris lorsqu’elle révèle des responsabilités africaines, des conflits internes ou des épisodes dérangeants.

C’est probablement le point le plus important.

Une histoire panafricaine ne peut être une histoire de propagande

L’Afrique doit se réapproprier son passé. Mais cette réappropriation ne peut réussir que si elle demeure historiquement crédible.

Cela implique de distinguer trois choses : les faits établis, les hypothèses scientifiques et les interprétations idéologiques.

Certaines affirmations du texte de Tapé Groubéra relèvent de débats académiques encore ouverts. D’autres méritent d’être replacées dans un contexte plus large.

C’est précisément ce que devrait permettre une historiographie africaine mature.

Le panafricanisme intellectuel gagnerait à ne pas craindre la contradiction.

Reconnaître que certains Africains ont participé aux systèmes esclavagistes ne signifie pas exonérer les puissances qui ont industrialisé et internationalisé ces traites.

Reconnaître l’existence de conflits et de dominations entre sociétés africaines ne signifie pas justifier le colonialisme.

De la même manière, reconnaître l’apport considérable de certaines civilisations africaines ne nécessite pas de nier celui des autres peuples.

Une histoire véritablement décolonisée doit être assez forte pour supporter toute la vérité.

L’école africaine au cœur de la bataille

C’est probablement sur le terrain éducatif que cette réflexion prend tout son sens.

Qu’apprennent aujourd’hui les élèves africains sur leurs propres sociétés avant la colonisation ?

Combien connaissent réellement Wagadou, le Songhaï, le Kanem-Bornou, le Kongo ou le Monomotapa ?

Combien ont étudié les anciennes universités et bibliothèques de Tombouctou ?

Combien connaissent les systèmes politiques précoloniaux de leur propre région ?

Et surtout : combien peuvent raconter l’histoire de leur peuple autrement qu’à partir de la date d’arrivée d’une puissance européenne ?

Cette question devrait interpeller les ministères africains de l’Éducation.

La souveraineté ne se mesure pas uniquement à la monnaie, aux frontières, aux bases militaires ou aux matières premières.

Elle se mesure également à la capacité d’un peuple à produire, enseigner et transmettre sa propre connaissance de lui-même.

AES : souveraineté politique et souveraineté historique

Dans le contexte actuel du Sahel et de l’Alliance des États du Sahel, cette question prend une dimension particulière.

Les gouvernements qui revendiquent une rupture avec les anciens rapports de dépendance seront nécessairement confrontés à un autre défi : celui de la décolonisation des contenus éducatifs.

Changer les alliances diplomatiques sans changer les systèmes de pensée ne produit qu’une souveraineté partielle.

Si le Mali, le Burkina Faso et le Niger veulent construire une véritable autonomie stratégique, celle-ci devra aussi passer par l’histoire, les langues, la recherche, les universités et les programmes scolaires.

Le mouvement peut d’ailleurs dépasser l’AES.

De Dakar à Abidjan, d’Accra à Kinshasa, de Lagos à Addis-Abeba, de Johannesburg au Caire, la question est identique : quel récit commun peut permettre aux Africains de comprendre leur diversité tout en reconnaissant une profondeur historique partagée ?

Ne plus commencer l’histoire africaine par la catastrophe

C’est finalement l’idée la plus puissante du texte de Tapé Groubéra.

L’histoire africaine ne devrait plus systématiquement commencer avec la catastrophe.

Elle ne commence ni avec les navires négriers, ni avec la conférence de Berlin, ni avec les administrations coloniales.

Avant les plantations américaines, il y avait des royaumes.

Avant les comptoirs européens, il y avait des routes commerciales africaines.

Avant les gouverneurs coloniaux, il y avait des institutions politiques.

Avant les écoles coloniales, il existait des systèmes de transmission du savoir.

Et bien avant tout cela, l’Afrique avait déjà participé aux premières grandes étapes de l’histoire humaine.

Le reconnaître ne revient pas à construire une histoire triomphaliste.

Il s’agit simplement de restituer au continent la profondeur historique qui lui appartient.

La véritable décolonisation commence dans la mémoire

Le panafricanisme du XXIᵉ siècle ne pourra pas se contenter de slogans politiques.

Il devra aussi devenir intellectuel, scientifique et éducatif.

Il devra financer les archéologues africains, renforcer les universités, numériser les archives, protéger les manuscrits, soutenir les historiens, traduire les travaux scientifiques et revoir les programmes scolaires.

Parce qu’au bout du compte, celui qui impose à un peuple le récit de son passé dispose déjà d’une partie du pouvoir sur son avenir.

L’enjeu n’est donc pas d’effacer l’histoire de l’esclavage.

Il est de la remettre à sa juste place dans une histoire africaine immensément plus vaste.

Une histoire faite de tragédies, certes, mais également de civilisations, de conquêtes, de créations, de résistances, de savoirs, de royaumes et d’innovations.

L’Afrique n’a pas besoin qu’on lui invente une grandeur passée. Elle a besoin que toute son histoire soit étudiée, enseignée et assumée.

Et c’est peut-être là que commence la véritable souveraineté.

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