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Sahel après la France : Russie, Chine, Égypte — l'autre moitié de la nouvelle carte

Deuxième volet de notre enquête. Après la Turquie, les Émirats et le Maroc examinés la semaine dernière, ce volet est consacré aux trois autres puissances structurantes : la Russie, dont le modèle sécuritaire vient d'être ébranlé par les attaques d'avril au Mali ; la Chine, dont la stratégie de long terme se recompose vers un partenariat moins extractif ; et l'Égypte, dont le rôle continental, longtemps sous-estimé, prend désormais une dimension stratégique majeure.

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Sahel après la France : Russie, Chine, Égypte — l'autre moitié de la nouvelle carte

Abidjan, dimanche 24 mai 2026 — Second volet d'une enquête en deux parties

Le premier volet de cette enquête, publié le 17 mai, examinait trois acteurs visibles de la recomposition sahélienne : la Turquie, qui s'est imposée par les drones et le commerce ; les Émirats arabes unis, qui ont déployé une diplomatie de réseaux d'une efficacité redoutable ; et le Maroc, qui construit une diplomatie d'infrastructure de long terme. Ce deuxième volet aborde une question d'apparence similaire mais dont les réponses divergent radicalement : que valent, en mai 2026, les présences russe, chinoise et égyptienne sur le continent ?

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La question est d'autant plus pressante qu'un événement récent — la perte de Kidal par l'Africa Corps les 25 et 26 avril 2026 — a fissuré l'un des piliers du récit dominant sur la souveraineté retrouvée du Sahel. Pour la première fois depuis l'arrivée des Russes au Mali en 2021, un revers militaire majeur a contraint le partenaire stratégique de Bamako à se retirer en négociant son évacuation. La signification de cet épisode dépasse de loin la perte d'une ville du nord malien.

La Russie, ou la fragilité du modèle Africa Corps

L'arrivée des Russes au Sahel s'était faite sous le signe de la promesse : là où la France avait échoué pendant dix ans, Wagner d'abord, puis Africa Corps après la mort de Prigojine en août 2023, allaient apporter une efficacité tactique radicale. Environ 2 000 combattants russes, issus initialement du groupe paramilitaire Wagner puis désormais du corps Africa Corps contrôlé par l'État russe, ont été déployés dans les trois pays — Mali, Burkina Faso, Niger — depuis que l'AES s'est tournée vers Moscou comme allié.

La répartition est inégale : on dénombre environ 100 soldats russes au Niger et entre 100 et 300 au Burkina Faso, le contingent principal étant au Mali, où 1 500 combattants de Wagner se trouvaient encore aux côtés de 1 000 hommes de l'Africa Corps déployés en décembre 2024. Le 6 juin 2025, Wagner annonçait officiellement son départ du Mali ; Africa Corps demeurait alors la seule force russe présente, plusieurs anciens commandants de Wagner ayant rejoint cette nouvelle structure.

Le tournant est intervenu sept mois plus tard. Les attaques coordonnées du 25 avril 2026 ont été menées conjointement par le Front de libération de l'Azawad (FLA), à dominante touareg, et le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM) affilié à al-Qaïda. Ces groupes ont attaqué plusieurs villes — Kidal, Gao, Sevare et Kati — où se trouvaient des bases militaires majeures.

Le bilan est lourd. Le 25 avril 2026, le Mali a subi des attaques djihadistes d'une ampleur et d'une coordination inédite contre la junte et l'Africa Corps, entraînant la mort du ministre de la Défense. Quatre jours plus tôt, le 21 avril, le ministère russe de la Défense avait pourtant communiqué un succès symbolique : l'évacuation de deux employés d'une société russe d'exploration géologique enlevés au Niger deux ans plus tôt par le JNIM. Le 25 avril, un hélicoptère de l'Africa Corps a été abattu par le Front de libération de l'Azawad, son équipage et son groupe d'intervention mobile tués.

La séquence qui a suivi est sans précédent. Le 26 avril 2026, à la suite d'une offensive conjuguée des djihadistes du GSIM et des indépendantistes touareg du FLA, les soldats de l'Africa Corps ont négocié avec les rebelles du FLA leur évacuation de la base de Kidal au nord du Mali et leur ont abandonné la ville. Le 1er mai suivant, ils ont abandonné Tessalit, Aguel'hoc et Hombori dans les mêmes conditions.

Le communiqué publié par Africa Corps sur Telegram a pris le soin de présenter ce retrait comme une décision conjointe avec Bamako : « En accord avec une décision commune du leadership de la République du Mali, les unités du corps africain stationnées et engagées au combat dans la ville de Kidal se sont retirées de la zone aux côtés des personnels de l'armée malienne. » La précaution lexicale ne change rien à la lecture militaire : une force étrangère censée tenir un territoire l'a évacué sous pression armée, en négociant son passage.

Le diagnostic est dressé sans complaisance par les analystes du secteur. « Africa Corps est mieux équipé que Wagner, mais cela reste insuffisant face à l'hostilité de cette région », analyse le journaliste spécialiste Wassim Nasr. « Les Russes sont une force d'appui. Seuls, ils ne peuvent pas défendre un territoire aussi immense, mais ils sont en capacité de défendre la junte au pouvoir, leur mission première. »

La spécialiste Djenabou Cissé, de la Fondation pour la recherche stratégique, va plus loin : « Plusieurs remontées d'information rapportent un mépris des Russes face aux soldats maliens, voire du racisme. La prise de Kidal constitue un camouflet pour la Russie. »

La doctrine russe au Sahel se révèle alors pour ce qu'elle est : une fusion entre soutien militaire et offensive idéologique. La stratégie russe au sein de l'Alliance des États du Sahel fusionne aide sécuritaire et offensive idéologique autour du concept de « seconde décolonisation ». Au Burkina Faso, cet ancrage s'est concrétisé par des actes symboliques forts, tels que la réouverture de l'ambassade russe après 31 ans de fermeture et le don de 25 000 tonnes de blé, renforçant l'image d'un partenaire solidaire et respectueux de la souveraineté.

Cette dimension idéologique reste forte. Mais après Kidal, elle ne suffit plus à elle seule. La Russie a investi politiquement, médiatiquement et militairement dans l'AES — au point qu'un retrait total constituerait, selon les analystes, un « aveu de défaite » qu'elle ne peut pas se permettre. Mais maintenir le dispositif sans capacité d'inverser la dynamique sécuritaire, c'est s'exposer à d'autres camouflets.

La Chine, ou la stratégie qui se recompose

À la différence radicale de la Russie, l'engagement chinois en Afrique ne se mesure pas en hommes armés mais en chiffres budgétaires. Et ces chiffres sont vertigineux.

Depuis 2006, les prêts chinois à l'Afrique ont été accordés principalement à travers le FOCAC, avec une promesse de 191 milliards de dollars entre 2006 et 2021. Selon des études, les mécanismes institutionnels du FOCAC auraient permis la réalisation de projets à hauteur de 155 milliards de dollars en octobre 2021.

Sur cette période, les entreprises chinoises ont aidé les pays africains à construire et moderniser plus de 10 000 kilomètres de chemins de fer, près de 100 000 kilomètres d'autoroutes, près de 1 000 ponts et 100 ports, ainsi que 66 000 kilomètres de lignes de transmission et de distribution d'électricité. Aucune autre puissance, occidentale ou non, ne peut produire un bilan d'infrastructures de cette ampleur sur le continent.

La position chinoise dans la dette bilatérale africaine illustre cette centralité : la Chine est devenue en 20 ans le principal bailleur de l'Afrique subsaharienne, détenant 62,1 % de sa dette externe bilatérale en 2020, contre 3,1 % en 2000. Ces prêts bénéficient principalement à sept pays, qui concentrent deux tiers des prêts chinois sur la période.

Mais c'est précisément ici que la stratégie chinoise se recompose. Les contestations critiques sur la viabilité de la dette, sur les conditions des contrats — notamment les fameuses clauses cross-default qui permettent aux banques chinoises de suspendre un prêt si un autre est en défaut — ont conduit Pékin à inflexion sa méthode. La Chine veut désormais rassurer les pays africains, en leur assurant des prêts moins élevés avec des critères plus souples. Le but est de conserver ses alliés, de ne pas s'aliéner la population, en recrutant localement, et d'assurer une coopération équitable. Même si la Chine ne finance plus elle-même, elle pousse son secteur privé à investir dans de vastes projets d'infrastructures, comme la construction d'une usine de pales d'éoliennes dans la région de Nador, au nord du Maroc.

Du côté africain, la demande de rééquilibrage est désormais explicite. Les pays africains cherchent à rééquilibrer leurs relations avec la Chine en faveur de la viabilité de la dette, de la valeur ajoutée et de l'industrialisation afin de s'orienter vers un partenariat plus équitable et transparent donnant la priorité au développement à long terme de l'Afrique.

Le calendrier politique conforte cette dynamique. L'année 2026 a été déclarée « Année des échanges entre les peuples chinois et africains », inaugurée le 8 janvier au siège de l'Union africaine à Addis-Abeba. Le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi y a présenté un programme en cinq points axé sur l'accélération de la mise en œuvre du plan d'action 2024-2027 du FOCAC avant le sommet de 2027 prévu en République du Congo.

Ce sommet de Brazzaville sera décisif. Un changement majeur attendu d'ici le 10ᵉ sommet du FOCAC à Brazzaville l'année prochaine et celui de Pékin en 2030 est le partage de la propriété et du financement des infrastructures. Plutôt que de dépendre principalement des prêts et des entrepreneurs chinois, les acteurs africains doivent s'engager dans des coentreprises qui répartissent les risques, les responsabilités et les profits.

Au Sahel proprement dit, la présence chinoise est plus modeste qu'on ne le dit parfois. Pékin n'a pas remplacé Paris en termes de présence physique : pas de bases militaires, pas de cadres dirigeants en poste, pas de coopération sécuritaire opérationnelle. Mais Pékin a hérité d'un acquis structurel : la Chine est, par les infrastructures qu'elle a financées, omniprésente sans être nominalement engagée. Ports, routes, télécommunications, centrales électriques — autant de présences invisibles qui modèlent les économies sans les charger d'une dette politique apparente.

Cette discrétion est la principale différence avec la Russie. Là où Moscou s'expose et se compromet, Pékin investit, attend et laisse les contradictions des autres faire le travail. C'est, à long terme, une stratégie infiniment plus efficace.

L'Égypte, ou l'acteur africain qui s'assume

La troisième puissance examinée dans ce volet est aussi la plus paradoxale. L'Égypte est africaine — géographiquement, culturellement, historiquement. Et pourtant, dans le récit dominant sur la recomposition continentale, elle est souvent traitée comme une puissance moyen-orientale extérieure à l'Afrique. Cette inversion conceptuelle est, en elle-même, révélatrice du regard qui reste posé sur le continent.

Or l'Égypte du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, en 2026, est l'un des acteurs continentaux les plus actifs — et ses domaines d'engagement le placent désormais au cœur des grandes équations africaines.

Trois théâtres concentrent cet engagement.

Premier théâtre : le Soudan. Depuis le début de la guerre civile en avril 2023, Le Caire soutient ouvertement l'armée soudanaise du général al-Burhane contre les Forces de soutien rapide (FSR). Dès le début des hostilités, les Émirats arabes unis se sont imposés comme le principal parrain des FSR. De son côté, l'armée a compté sur un ensemble de mécènes — l'Égypte, l'Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar, l'Iran et l'Érythrée voisine — qui la reconnaissent comme le gouvernement légitime du Soudan. Cette posture place l'Égypte en opposition directe avec les Émirats — alors même que les deux pays sont alliés au sein du Conseil de coopération du Golfe par leurs accords bilatéraux et de la nouvelle BRICS+ depuis 2024. Le Soudan révèle au grand jour les fractures sous-jacentes du bloc arabe-africain.

Deuxième théâtre : la Corne de l'Afrique. L'Égypte, mécontente de la construction du Grand barrage de la Renaissance sur le Nil, a renforcé son soutien à la Somalie, transformant Mogadiscio en pivot d'une stratégie de containement à l'égard d'Addis-Abeba. L'enjeu est hydrologique — l'Égypte considère que le barrage éthiopien menace son accès à l'eau du Nil, ressource vitale — mais il est aussi géopolitique : il s'agit de redessiner les équilibres dans une région où la mer Rouge concentre désormais les rivalités planétaires.

Troisième théâtre : la mer Rouge et le Sahara-Sahel élargi. L'Égypte est, avec la Turquie, l'une des deux puissances qui structurent désormais le débat sécuritaire sur la rive sud de la Méditerranée. Le Conseil suprême égyptien-africain, créé en 2019, a multiplié les visites de haut niveau dans les pays sahéliens. Le Caire fournit une formation militaire, ouvre ses écoles spécialisées aux officiers africains et propose une diplomatie d'État qui se distingue à la fois de l'interventionnisme militaire russe et de l'investissement financier chinois.

Plus discrètement, l'Égypte fait partie du « Quad » de médiation sur le Soudan. Les diplomates américains encourageaient déjà l'Arabie saoudite, l'Égypte et les Émirats arabes unis — collectivement désignés comme le « Quad » — à faire avancer une feuille de route pour la paix au Soudan. Si les membres du Quad ont approuvé ce plan en septembre 2025, celui-ci n'a pas obtenu l'adhésion des parties belligérantes. Sa présence dans cette enceinte témoigne d'une chose : aucune solution durable au conflit soudanais ne se construira sans Le Caire.

Sur le plan économique, l'Égypte est désormais membre des BRICS+. L'élargissement du groupe des BRICS aux Émirats arabes unis, à l'Égypte, à l'Éthiopie, à l'Iran et à l'Arabie saoudite a créé un club hétéroclite mais puissant, qui représente plus de 45 % de la population mondiale et plus de 36 % du PIB mondial en parité de pouvoir d'achat. Cette appartenance, conjuguée à sa proximité historique avec l'Union africaine — dont elle est l'un des États fondateurs — donne au Caire une position pivot que Rabat, son rival d'influence sur le continent, ne peut pas concurrencer.

La doctrine égyptienne en Afrique tient en une formule sobre : intervenir là où la stabilité régionale touche directement à la sécurité nationale égyptienne (Soudan, Libye, Corne de l'Afrique), former là où une présence durable est possible (officiers militaires, ingénieurs, médecins), et laisser le reste aux acteurs économiques privés. C'est la doctrine d'un État ancien qui a appris à durer.

Six puissances, une équation, une question

Au terme de ces deux volets, le tableau se précise. Six puissances structurent désormais l'après-France en Afrique sahélienne et au-delà. Mais ces six puissances ne sont pas substituables.

La Turquie offre une technologie militaire et une diplomatie sans conditionnalité — efficace, mais qui ferme les yeux sur les questions de droits humains.

Les Émirats arabes unis déploient une diplomatie de réseaux d'une densité inégalée — mais instrumentalisent les conflits, le Soudan en tête, à hauteur d'un scandale documenté.

Le Maroc construit une diplomatie d'infrastructure de long terme, plus lente mais structurellement plus solide — au risque, comme pour le gazoduc atlantique africain, de la viabilité économique.

La Russie propose un appui sécuritaire opérationnel et un soft power de « seconde décolonisation » — mais le revers de Kidal en avril 2026 a montré les limites du modèle.

La Chine offre la profondeur financière et infrastructurelle d'aucune autre puissance — mais doit gérer l'héritage d'une dette dont la viabilité interroge.

L'Égypte propose une diplomatie d'État ancien, africaine par sa géographie et continentale par sa profondeur — mais ses ambitions régionales la placent en concurrence frontale avec les Émirats au Soudan et l'Éthiopie en Corne.

La question qui clôt cette enquête est désormais plus précise que celle qui l'a ouverte. Il ne s'agit pas tant de savoir si l'Afrique gagne en souveraineté ou échange ses dépendances — la réponse, on l'a vu, dépend de la diversification effective des partenariats. Il s'agit de savoir si les États africains parviendront à imposer aux six puissances mentionnées ci-dessus les règles d'un partenariat équilibré.

Ces règles existent : viabilité de la dette plutôt que prêts commerciaux à haut taux ; transparence des contrats plutôt que clauses confidentielles ; coentreprises plutôt que sous-traitance ; transfert de technologie plutôt qu'importation pure ; respect des cadres continentaux (Agenda 2063, ZLECA) plutôt que projets bilatéraux fragmentés. Le cadre nécessaire à cet effet a déjà été mis en place grâce à des accords de cofinancement entre des institutions financières multilatérales africaines, telles que la Banque africaine de développement et la Banque africaine d'import-export, et des banques chinoises.

Le 10ᵉ sommet du FOCAC à Brazzaville en septembre 2027 sera le premier test grandeur nature de cette nouvelle grammaire. Le sommet UA-États arabes prévu pour 2027 en sera un autre. Et la prochaine session du Forum de l'Union africaine sur la sécurité au Sahel — dont la date n'a pas encore été fixée — sera décisive pour mesurer si les leçons d'avril 2026 ont été tirées.

Le retrait de Kidal a fait plus pour la clarté du débat panafricain que des années de discours sur la souveraineté. Il a démontré qu'aucun parrain extérieur, fût-il russe, chinois, américain ou émirati, ne se substitue durablement à la construction lente et méthodique d'États capables de tenir leur territoire. Cette construction, elle, ne s'externalise pas.

C'est, sans doute, le seul enseignement véritablement panafricain de la séquence ouverte par le départ français.

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