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NAIROBI, ADDIS-ABEBA : MACRON REDESSINE LE LIVRE FRANÇAIS POUR L'AFRIQUE, AVEC L'EST POUR NOUVEAU CENTRE DE GRAVITÉ

Le sommet Africa Forward au Kenya et la visite éthiopienne qui a suivi confirment un basculement stratégique majeur. Depuis l'effondrement de l'influence française au Sahel, Paris déplace son centre de gravité africain vers l'Afrique de l'Est et la Corne — avec ce que cela implique de continuités et de ruptures.

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NAIROBI, ADDIS-ABEBA : MACRON REDESSINE LE LIVRE FRANÇAIS POUR L'AFRIQUE, AVEC L'EST POUR NOUVEAU CENTRE DE GRAVITÉ

Abidjan, lundi 18 mai 2026

Les diplomaties à l'œuvre ne disent jamais à voix haute ce qu'elles font. Mais les cartes, elles, ne mentent pas. Les 11 et 12 mai derniers, Emmanuel Macron a co-présidé à Nairobi, avec son homologue kényan William Ruto, le sommet « Africa Forward : partenariats entre l'Afrique et la France pour l'innovation et la croissance ». Plus de 2 000 participants, 28 chefs d'État présents, 23 milliards d'euros d'investissements annoncés selon les autorités françaises. Au lendemain de ce rendez-vous, le président français a poursuivi sa tournée à Addis-Abeba, capitale de l'Union africaine et porte d'entrée de la Corne de l'Afrique. Cette séquence — Nairobi, puis Addis — n'est pas une coïncidence de calendrier. C'est la signature d'une stratégie.

Pour la mesurer, il faut prendre du recul. En décembre 2017, Emmanuel Macron prononçait à Ouagadougou son discours fondateur sur la nouvelle relation France-Afrique. À l'époque, le Burkina Faso était un partenaire central, le Mali abritait l'opération Barkhane, le Niger constituait un pivot sahélien. Huit ans plus tard, ces trois pays ont rompu avec Paris, expulsé les troupes françaises et formé l'Alliance des États du Sahel (AES), reconnaissant la Russie comme partenaire stratégique privilégié. Le revers de Kidal d'avril 2026, où des forces maliennes appuyées par des paramilitaires russes ont été défaites par les groupes jihadistes, a confirmé l'impasse sécuritaire — mais sans rouvrir la porte à un retour français. La Côte d'Ivoire, le Sénégal et le Togo restent dans le giron, mais leurs publics urbains et leurs sociétés civiles expriment une lassitude croissante à l'égard du registre paternaliste hérité de la Françafrique.

Le choix de Nairobi traduit la prise d'acte de cette donne. Le sommet Africa Forward a été le premier de ce type co-présidé avec un pays africain non francophone. Le Kenya, économie régionale dominante d'Afrique de l'Est, hub technologique du continent, démocratie certes imparfaite mais dotée d'une véritable alternance, présente un profil radicalement différent de celui des partenaires sahéliens traditionnels. William Ruto a clairement posé les conditions du dialogue : « pas d'aide ou de prêts, mais des investissements ». La diplomatie économique remplace la diplomatie d'aide. Plus de 70 entreprises françaises — CMA CGM, Orange, TotalEnergies, Bpifrance, Meridiam — ont fait le déplacement. Plus de 100 milliards d'euros de chiffre d'affaires combiné en Afrique, des dizaines de milliards d'investissements annuels, près d'un million d'emplois sur le continent. Le secteur privé est désormais le cœur de la stratégie, l'État français se contentant d'ouvrir des portes et de garantir certains risques.

L'étape éthiopienne complète la photographie. Addis-Abeba est le siège de l'Union africaine. C'est aussi la porte d'entrée vers la Corne — Djibouti, où la France conserve une présence militaire importante, la mer Rouge, dont le contrôle est devenu stratégique depuis les attaques houthistes contre le trafic maritime, et l'Éthiopie elle-même, deuxième pays le plus peuplé d'Afrique avec plus de 130 millions d'habitants. En misant sur Addis, Paris se positionne sur un échiquier où les acteurs présents s'appellent la Chine (qui a financé la nouvelle ligne ferroviaire Addis-Djibouti et la nouvelle commission de l'UA), les Émirats arabes unis (qui investissent massivement dans la région), et la Russie (présente militairement à Khartoum et au Sud-Soudan). La concurrence est rude, mais l'enjeu est de premier rang.

Cette recomposition appelle plusieurs lectures critiques, et il serait imprudent d'en faire l'éloge sans nuance. Première critique, formulée par l'ONG CCFD-Terre Solidaire à la veille du sommet : « Pendant dix ans, la France a multiplié les discours ambitieux sur l'Afrique, mais sur la justice économique, le compte n'y est pas. » L'aide publique française au développement vers l'Afrique subsaharienne est passée de 43 % à 17 % de l'enveloppe bilatérale française. La dette africaine atteint 1 860 milliards d'euros. Le continent perd chaque année 89 milliards de dollars à cause de l'évasion fiscale. Sur ces dossiers structurants, Paris a privilégié les cadres restreints (OCDE, Club de Paris, G7) où elle conserve une influence forte, au détriment d'instances onusiennes plus inclusives. Deuxième critique : le déplacement géographique vers l'Est ne règle pas la question de l'Ouest. Mali, Burkina, Niger restent perdus pour Paris — et avec eux, des décennies d'engagement culturel, militaire et économique.

Pour l'Afrique, l'enjeu est ailleurs. Il consiste à ne pas voir dans cette recomposition française un simple changement de partenaire favori, mais une opportunité de diversification. Le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye négocie de pied ferme la fin de l'accord de pêche avec l'Union européenne. L'Afrique du Sud, malgré l'affaire Phala Phala, conserve son rôle de porte-voix continentale au sein du BRICS et du G20. L'Égypte et l'Éthiopie, désormais membres des BRICS+, jouent leur partition dans l'architecture mondiale. Et le sommet Inde-Afrique qui s'ouvrira à New Delhi du 28 au 31 mai — c'est-à-dire dans dix jours — proposera, à son tour, une « troisième voie » au continent. Aux dirigeants africains de savoir jouer la concurrence des partenariats sans en devenir prisonniers.

Le tournant français vers l'Afrique de l'Est est donc, simultanément, un constat d'échec à l'Ouest et un pari risqué à l'Est. La question n'est plus de savoir si Paris reste un partenaire utile pour le continent — la réponse est positive sur le plan économique. Elle est de savoir à quelles conditions. Et ces conditions, pour la première fois depuis l'indépendance, ne sont plus dictées d'un seul côté de la Méditerranée.

Rédaction Akondanews.net — Abidjan

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