Mitiga devant la CPI : la justice rattrape "l'ange de la mort"
Pendant trois jours, La Haye examine le dossier de Khaled Mohamed Ali el-Hishri, ancien commandant de l'aile des femmes de la prison libyenne de Mitiga. Dix-sept chefs d'accusation, des milliers de victimes, et l'espoir, pour les rescapés africains de la route migratoire, d'un premier procÚs libyen devant la Cour.
Par la rĂ©daction | Akondanews â Abidjan, 21 mai 2026

Il aura fallu attendre quinze ans. Quinze ans depuis que le Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies a saisi, en 2011, la Cour pĂ©nale internationale du dossier libyen. Quinze ans de mandats sous scellĂ©s, d'arrestations manquĂ©es, de suspects dĂ©cĂ©dĂ©s avant l'audience ou rĂ©fugiĂ©s sous la protection d'Ătats complaisants. Mardi 19 mai 2026, Ă La Haye, la Chambre prĂ©liminaire I a ouvert les trois jours d'audiences de confirmation des charges contre Khaled Mohamed Ali el-Hishri, 47 ans, ancien responsable de la prison de Mitiga, prĂšs de Tripoli. C'est, Ă ce jour, le premier suspect libyen Ă comparaĂźtre devant la Cour. Si les juges confirment les charges, ce sera aussi le premier procĂšs libyen de la CPI.
Le portrait dressĂ© par la procureure adjointe Nazhat Shameem Khan, Ă l'ouverture des dĂ©bats, n'a rien laissĂ© dans l'ombre. El-Hishri Ă©tait, selon l'accusation, "largement connu comme un tortionnaire notoire Ă la tĂȘte de la prison de Mitiga". Les dĂ©tenus, eux, lui avaient donnĂ© un autre nom : "l'ange de la mort". L'homme commandait l'aile des femmes d'un centre de dĂ©tention gĂ©rĂ© par la Force de dissuasion spĂ©ciale, milice connue en Libye sous le nom de Rada. Il n'a pas seulement supervisĂ© ; selon le bureau du procureur, il a personnellement maltraitĂ©, torturĂ© et violĂ© des dĂ©tenues, dans un schĂ©ma de violences sexuelles institutionnalisĂ©es.
Cinq mille civils, six années de terreur
Les chiffres avancĂ©s par l'accusation donnent la mesure de l'affaire. Pendant six ans, de fĂ©vrier 2015 Ă dĂ©but 2020, au moins cinq mille civils auraient Ă©tĂ© dĂ©tenus arbitrairement Ă Mitiga, "systĂ©matiquement torturĂ©s", dans des conditions inhumaines, sans aucune base lĂ©gale. Dix-sept chefs d'accusation de crimes contre l'humanitĂ© et de crimes de guerre ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©s : meurtre, viol, persĂ©cution, rĂ©duction en esclavage, torture, violences sexuelles. Le mĂ©moire du procureur parle d'un "systĂšme institutionnalisĂ© de violences", oĂč les sĂ©vices physiques, sexuels et psychologiques n'Ă©taient pas l'exception mais la rĂšgle.
Parmi les victimes entendues, beaucoup viennent d'Afrique subsaharienne. Lam Magok, Sud-Soudanais, en fait partie. Il a passĂ© cinq ans en Libye, tentĂ© six fois la traversĂ©e de la MĂ©diterranĂ©e, connu Ă plusieurs reprises les prisons du pays. "J'ai vĂ©cu un vĂ©ritable enfer, comme si j'Ă©tais en proie aux flammes sans pouvoir mourir", a-t-il tĂ©moignĂ©. Son histoire dit, Ă elle seule, ce que la procĂ©dure tente de circonscrire : Mitiga n'Ă©tait pas une prison libyenne ordinaire ; c'Ă©tait l'un des nĆuds de la route migratoire, un lieu oĂč l'on enfermait, rançonnait et brisait les corps de ceux que l'Europe ne voulait pas voir arriver.
Une arrestation allemande, un procÚs européen
Le chemin qui a menĂ© el-Hishri Ă La Haye passe par l'Allemagne. ArrĂȘtĂ© en juillet 2025 sur le sol allemand, en vertu d'un mandat d'arrĂȘt sous scellĂ©s Ă©mis par la Chambre prĂ©liminaire I, il y est restĂ© en dĂ©tention le temps de la procĂ©dure prĂ©vue Ă l'article 59 du Statut de Rome. Sa remise Ă la Cour est intervenue dĂ©but dĂ©cembre. Le 3 dĂ©cembre 2025, lors de sa premiĂšre comparution, il s'est bornĂ© Ă une seule phrase, aprĂšs s'ĂȘtre vu rappeler ses droits : "Je demande simplement ma libĂ©ration."
Cette filiĂšre allemande n'est pas un dĂ©tail. Elle dit qu'en dĂ©pit du discrĂ©dit que certaines capitales, notamment Washington, font peser sur la CPI, la coopĂ©ration judiciaire europĂ©enne fonctionne encore. Elle dit aussi que le systĂšme de mandats sous scellĂ©s, longtemps moquĂ©, finit parfois par produire des effets, Ă condition que les suspects circulent. Ă Tripoli, oĂč la justice est tenue par les milices qui l'employaient, el-Hishri n'aurait jamais Ă©tĂ© inquiĂ©tĂ©.
Une Libye toujours coupée en deux
L'audience de cette semaine se tient dans un pays qui n'existe, politiquement, qu'au pluriel. La Libye demeure scindée entre deux exécutifs parallÚles : à Tripoli, le gouvernement d'union nationale dirigé par Abdelhamid Dbeibah et reconnu par l'ONU ; à Benghazi, l'autorité du maréchal Khalifa Haftar et de son Armée nationale libyenne. Quinze ans aprÚs la chute de Mouammar Kadhafi et l'intervention de l'OTAN, le pays est toujours un archipel de pouvoirs miliciens, dont la Rada, qui contrÎlait Mitiga, n'est qu'un exemple parmi d'autres.
Ce contexte explique pourquoi un seul homme se retrouve aujourd'hui sur le banc, alors que les responsabilitĂ©s sont, mĂ©caniquement, beaucoup plus larges. Le procureur n'a pas inculpĂ© une chaĂźne de commandement ; il a saisi un maillon. Mais ce maillon, s'il est confirmĂ©, en entraĂźnera d'autres. Plusieurs ONG, dont Refugees in Libya, prĂ©sentes devant le siĂšge de la Cour la veille de l'audience, ont fait du procĂšs el-Hishri le symbole d'une demande plus large : que la justice internationale ne s'arrĂȘte pas aux gardiens, mais remonte aux commanditaires.
Ce qui se joue cette semaine
Les trois jours d'audience qui s'achĂšvent jeudi ne sont pas le procĂšs lui-mĂȘme. Ils servent Ă dĂ©terminer s'il existe des "motifs substantiels de croire" qu'el-Hishri a commis les crimes qui lui sont imputĂ©s. Si les juges confirment, en tout ou en partie, les dix-sept chefs d'accusation, l'affaire sera renvoyĂ©e devant une Chambre de premiĂšre instance et le procĂšs s'ouvrira. Si les charges tombent, ou sont sĂ©vĂšrement rĂ©duites, l'enquĂȘte libyenne de la CPI repartira pour un cycle de patience supplĂ©mentaire.
Pour les milliers d'Africains passĂ©s par Mitiga â Sud-Soudanais, ĂrythrĂ©ens, Soudanais, Maliens, Ivoiriens, SĂ©nĂ©galais â, l'enjeu dĂ©passe le sort d'un seul homme. Il s'agit de savoir si la route migratoire qui traverse la Libye, et que l'Europe sous-traite depuis bientĂŽt une dĂ©cennie Ă des milices, peut enfin devenir l'objet d'un rĂ©cit judiciaire. Mitiga, Ă ce titre, n'est pas seulement une prison libyenne. C'est un test pour la CPI, un miroir pour l'Union europĂ©enne, et un signal envoyĂ© Ă toutes les Rada du continent : la prescription des crimes contre l'humanitĂ© n'existe pas, et les frontiĂšres finissent toujours par se refermer derriĂšre ceux qui les ont franchies.
REPĂRES
2011 â Le Conseil de sĂ©curitĂ© de l'ONU saisit la CPI du dossier libyen, dans la foulĂ©e de la chute de Mouammar Kadhafi.
2015-2020 â PĂ©riode visĂ©e par l'accusation. Au moins 5 000 civils dĂ©tenus arbitrairement Ă la prison de Mitiga, "systĂ©matiquement torturĂ©s".
Juillet 2025 â Arrestation de Khaled el-Hishri en Allemagne, en vertu d'un mandat d'arrĂȘt sous scellĂ©s de la CPI.
3 dĂ©cembre 2025 â PremiĂšre comparution Ă La Haye. El-Hishri demande sa libĂ©ration.
19-21 mai 2026 â Audience de confirmation des charges : 17 chefs d'accusation pour crimes contre l'humanitĂ© et crimes de guerre.
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