Liban : la trêve qui n'éteint pas le feu
Trois mois après le basculement, la guerre régionale s'installe dans une zone grise : cessez-le-feu prolongé mais quotidiennement violé, négociations à Washington qui patinent, détroit d'Ormuz toujours fermé. À Tyr, Nabatiyé, Saïda, le sud libanais paie le prix d'un équilibre que personne n'assume.
Par la rédaction | Akondanews — Abidjan, 20 mai 2026

Il y a des trêves qui apaisent, et il y a celles qui n'existent que sur le papier. Celle qui lie aujourd'hui Israël au Liban appartient indiscutablement à la seconde catégorie. Officiellement en vigueur depuis le 16 avril, prolongée de quarante-cinq jours à l'issue des pourparlers de Washington, elle n'a pas survécu à la nuit. Mardi 19 mai, l'armée israélienne a frappé douze villages du sud du pays. Le bilan provisoire, communiqué par le ministère libanais de la Santé, fait état d'au moins dix-neuf morts. Le mot employé par Beyrouth est lourd, mais il dit l'essentiel : massacre.
À Deir Qanoune al-Nahr, dans le district de Tyr, une seule frappe aérienne a coûté la vie à dix personnes, dont trois femmes et trois enfants. Plus au nord, à Maachouq, les deux derniers étages d'un immeuble se sont effondrés. À Nabatiyé, un quartier entier de commerces, une ancienne mosquée et des habitations traditionnelles ont été pulvérisés. La carte du sud libanais ressemble désormais à un patchwork de villages évacués, d'ordres d'évacuation, de retours forcés et de nouvelles fuites. Selon les autorités libanaises, plus de trois mille personnes ont déjà été tuées depuis le 2 mars, jour où le Hezbollah a ouvert le front pour venger l'assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei.
Une diplomatie suspendue à un coup de fil
À Washington, la troisième session de négociations directes — les premières depuis des décennies entre deux États qui n'entretiennent aucune relation diplomatique — n'a accouché que d'un report. Quarante-cinq jours de plus pour « laisser une chance à la diplomatie », selon la formule du département d'État. Mais le centre de gravité de la décision n'est ni à Beyrouth, ni à Jérusalem. Il est à la Maison-Blanche.
Lundi, Donald Trump a annoncé avoir annulé « à la dernière minute » une nouvelle frappe contre l'Iran qui devait avoir lieu mardi. Vingt-quatre heures plus tard, le même président menaçait Téhéran de représailles si « un accord n'était pas trouvé ». Cette diplomatie du clignotant, où l'ordre de frappe et l'offre de négociation alternent dans le même discours, place l'ensemble de la région en apnée. À Téhéran, l'armée promet d'ouvrir « de nouveaux fronts » à la moindre reprise des attaques. Le Qatar, médiateur de longue date, plaide pour « plus de temps ». Et le Hezbollah, par la voix de son chef Naïm Qassem, répète une phrase qui sonne comme un verrou : « les armes ne sont pas négociables ».
Ormuz, le robinet fermé du monde
Pendant que les armes parlent, l'économie compte. Le détroit d'Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial, demeure fermé. Téhéran y a installé un « mécanisme de gestion du trafic » payant, réservé aux navires « coopérant avec l'Iran ». Les opérateurs liés à l'opération militaire américaine baptisée « Liberté » en sont, eux, explicitement exclus. Le baril de WTI a bondi de plus de 4 % vendredi, à 105 dollars. Les espoirs d'une réouverture rapide, écrivait alors une analyste de Commerzbank, « se sont évaporés ».
Pour les économies africaines importatrices nettes d'hydrocarbures, ce blocage est moins un titre lointain qu'une mécanique de hausse des prix à la pompe, du fret maritime et, in fine, des denrées alimentaires. La Côte d'Ivoire, le Sénégal, le Cameroun, le Kenya en absorbent chacun, à leur manière, les premiers effets. Le Moyen-Orient n'est plus un théâtre éloigné : il est un robinet dont le débit se règle à Ormuz et dont la facture se paie à Abidjan, à Dakar, à Lagos.
La zone grise comme stratégie
Ce qui frappe, à hauteur d'observateur, c'est l'institutionnalisation de l'ambiguïté. Israël frappe au-delà de la « ligne jaune » censée délimiter sa zone d'opérations dans le sud libanais, justifie ces frappes par la protection de ses civils du nord, et négocie simultanément un cessez-le-feu qu'il viole le lendemain. Le Hezbollah revendique des attaques contre les batteries du Dôme de fer, dit accepter la trêve, mais refuse tout désarmement. Trump annule une attaque, en menace une autre, salue le cessez-le-feu, déplore les frappes. Aucun acteur ne porte de stratégie cohérente ; chacun joue, en réalité, la zone grise comme une stratégie.
C'est cette grammaire-là, faite d'escalade contrôlée et de désescalade calibrée, qui produit le chiffre froid de mardi : dix-neuf morts, trois enfants, trois femmes, dans une guerre dont chacun affirme qu'elle est en pause. À Tyr, ville millénaire où les ruines antiques côtoient désormais les ruines fraîches, Ibrahim Kahwaji, tailleur blessé à la jambe lors d'une frappe sur son quartier, résumait la situation en une formule que la diplomatie n'a pas su démentir : « Ils vident le sud de sa population. C'est une véritable occupation. Nous voulons une solution. »
Ce qu'il faut surveiller
Trois lignes de fracture, dans les jours qui viennent, mériteront d'être suivies de près. D'abord, le sort des trois agents de la Défense civile libanaise toujours retenus après l'incursion israélienne près de Hasbaya : leur libération, ou leur absence de libération, dira si le canal sécuritaire entre les deux pays existe encore. Ensuite, la suite donnée à l'attaque par drones contre la centrale nucléaire émiratie de Barakah, le 17 mai, dont Abou Dhabi a confirmé qu'elle provenait du territoire irakien : c'est le signe que les groupes pro-iraniens d'Irak entrent à leur tour dans l'équation, élargissant la géographie du conflit. Enfin, le compte-rendu de la réunion du 28-29 avril du FOMC, publié ce mercredi, scruté pour mesurer la pression que la flambée du brut exerce déjà sur les anticipations d'inflation aux États-Unis.
Pour le Liban, le calcul est plus sombre. Près d'un million de personnes déplacées, des secouristes tués, des hôpitaux frappés, une trêve qui ne tient pas. Pour la région, la promesse d'une guerre courte s'est dissoute. Pour le reste du monde, le rappel d'une vérité ancienne : tant qu'Ormuz restera fermé, et tant que les frappes continueront de tomber sur Tyr, aucune capitale ne pourra prétendre que ce conflit ne la concerne pas.
REPÈRES
28 février 2026 — Offensive surprise américano-israélienne contre l'Iran. Mort du guide suprême Ali Khamenei. Mojtaba Khamenei lui succède le 8 mars.
2 mars 2026 — Le Hezbollah lance des tirs de roquettes sur Israël. Ouverture du front libanais. Plus de 3 000 morts au Liban depuis cette date.
16 avril 2026 — Premier cessez-le-feu, négocié par Donald Trump entre Joseph Aoun et Benyamin Netanyahou. Prolongé depuis à plusieurs reprises.
19 mai 2026 — Frappes israéliennes sur 12 villages du sud Liban : au moins 19 morts. Trump annule, puis remenace une attaque contre l'Iran.
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