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APRÈS TRUMP, POUTINE : PÉKIN JOUE SUR TOUS LES TABLEAUX, L'AFRIQUE OBSERVE

Vladimir Poutine est arrivé mardi soir à Pékin pour deux jours d'entretiens avec Xi Jinping, moins d'une semaine après la visite de Donald Trump. Cette séquence diplomatique vertigineuse redessine les rapports de force mondiaux — et pose une question directe au continent africain : comment peser dans un monde dont les règles s'écrivent sans lui ?

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  APRÈS TRUMP, POUTINE : PÉKIN JOUE SUR TOUS LES TABLEAUX, L'AFRIQUE OBSERVE

La séquence est suffisamment rare pour mériter qu'on s'y arrête. Vladimir Poutine a atterri mardi soir peu après 23 h 15 à l'aéroport international de Pékin, où il a été accueilli par des responsables militaires, quelques jours après la visite de Donald Trump, première d'un président américain en Chine depuis neuf ans. Deux dirigeants, deux agendas opposés, une même capitale en moins d'une semaine. La Chine a installé un signal sans ambiguïté : elle entend désormais traiter simultanément avec Washington et avec Moscou, sans choisir de camp et sans renoncer à aucun.

La visite de Vladimir Poutine, prévue les 19 et 20 mai, s'inscrit dans le cadre des trente ans du partenariat stratégique russo-chinois. Lors de sa dernière venue à Pékin en septembre 2025, Xi Jinping avait appelé Vladimir Poutine son « vieil ami », formule que le dirigeant chinois n'a pas employée à l'égard de Donald Trump la semaine dernière. La symbolique compte, mais l'essentiel se joue ailleurs : dans les dossiers économiques, énergétiques et financiers que les deux hommes doivent acter.

Le projet phare reste celui du gazoduc Force de Sibérie 2, qui doit relier les champs russes au nord de la Chine. Pour Moscou, sous sanctions occidentales depuis 2022, Pékin est devenu le principal débouché crédible à grande échelle. La quasi-totalité des transactions commerciales entre les deux pays se règle désormais en roubles et en yuans. Cette dédollarisation, assumée et systématique, est suivie de très près dans les capitales africaines, notamment celles du Sahel qui ont tourné le dos à la Françafrique et cherchent des alternatives au système financier dominé par le dollar.

Au-delà des contrats, c'est une vision du monde que Pékin et Moscou s'apprêtent à entériner. Les deux dirigeants devraient signer une déclaration commune sur ce qu'ils appellent un « ordre mondial multipolaire », langage diplomatique qui désigne, en clair, la fin de l'hégémonie occidentale et la remise en cause de l'architecture héritée de 1945. Ce discours rencontre un écho réel sur le continent africain. À Bamako, Ouagadougou, Niamey ou Khartoum, l'idée d'un monde où l'Afrique ne serait plus contrainte d'accepter les conditions de Paris, de Bruxelles ou du FMI séduit. Wagner, et son successeur Africa Corps, ont gagné des parts d'influence au nom de cette promesse.

Mais l'analyse mérite d'être tempérée. Ce monde multipolaire, tel qu'il s'écrit à Pékin cette semaine, n'est pas un monde où chaque pôle pèse à égalité. Il est d'abord un monde où la Chine et la Russie sont les pôles. Et la relation entre Moscou et Pékin est elle-même profondément asymétrique : l'économie chinoise pèse aujourd'hui près de dix fois celle de la Russie. Les élites russes s'inquiètent ouvertement de cette dépendance grandissante à Pékin. Si la Russie elle-même, puissance militaire de premier rang, peine à équilibrer la relation, que dire des États africains pris individuellement ?

L'élargissement des BRICS, opéré pour partie à l'initiative chinoise, a déjà accueilli plusieurs partenaires africains. L'Égypte et l'Éthiopie sont devenues membres à part entière. D'autres pays figurent comme partenaires associés. Mais aucune capitale africaine ne se fait d'illusions : Pékin ne distribue pas de cadeaux. La diplomatie chinoise sert d'abord les intérêts chinois — accès aux matières premières critiques, débouchés industriels, soutien diplomatique sur Taïwan et sur le Tibet. Le partenariat est intéressant. Il n'est pas désintéressé.

L'Algérie a, ces dernières années, esquissé une voie originale : un non-alignement actif, fondé sur la souveraineté nationale, la coopération Sud-Sud et le refus de toute inféodation à un bloc. Cette posture, plus exigeante que le simple basculement d'une dépendance vers une autre, pourrait inspirer d'autres capitales du continent. Car le vrai défi, pour l'Afrique, n'est pas de choisir entre Washington et Pékin. C'est de construire les conditions qui lui permettront, demain, de ne plus avoir à choisir.

Le sommet de Pékin de cette semaine ne se lit donc pas seulement depuis Bruxelles ou depuis Washington. Il se lit aussi depuis Dakar, Kinshasa, Addis-Abeba ou Pretoria. Les règles du jeu international sont en cours de réécriture. La place réservée à l'Afrique dans ces nouvelles règles dépendra moins de ce que décideront Xi et Poutine que de la capacité des États africains à parler d'une voix commune. Sur ce point, le continent a encore une longue route à parcourir.

Rédaction Akondanews.net — Abidjan

Tags :AnalyseGéostratégie

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