L'ÉTOILE ET LA BOURSE
Starship V3, l'IPO du siècle et le pari d'Elon Musk sur l'infini
Vendredi 22 mai 2026 — Science, Économie & Technologie

BOCA CHICA, TEXAS — La fusée est là, dressée sur son pas de tir comme un obélisque d'acier inoxydable de 124 mètres — soit la hauteur d'un immeuble de 40 étages. Elle s'appelle Starship V3, c'est la plus grande et la plus puissante machine volante jamais construite par l'humanité, et elle porte sur ses épaules un poids que même ses 18 millions de livres de poussée ne saurait mesurer : l'introduction en bourse la plus colossale de l'histoire des marchés financiers.
Ce vendredi 22 mai 2026, SpaceX tente à nouveau de lancer le 12e vol d'essai de Starship — après une tentative avortée jeudi soir pour des raisons techniques. Le monde spatial retient son souffle. Wall Street aussi.
La nuit de tous les dangers
Jeudi 21 mai, tout semblait prêt. Les équipes de SpaceX à Boca Chica avaient travaillé des semaines pour préparer ce vol inaugural de la version V3. Mais à quelques minutes du décollage, une série d'anomalies techniques a contraint les équipes à annuler le lancement : un problème sur une ligne de propergol attachée à l'engin, un dysfonctionnement de capteur sur la tour de lancement, et une anomalie sur le système de déluge d'eau — ce dispositif conçu pour absorber l'onde de choc acoustique au décollage.
Trois problèmes distincts. Trois raisons d'attendre. Dans l'univers de SpaceX, cela s'appelle un "scrub" — un report qui n'entame en rien la confiance de l'entreprise, habituée à ces aléas. "Mieux vaut rater un tir que rater une fusée", dit la philosophie maison.
Starship V3 : une bête d'une autre époque
Ce que SpaceX s'apprête à lancer n'est pas une simple évolution. Le Starship V3 représente un saut générationnel. Avec ses 408 pieds de hauteur en configuration complète — booster Super Heavy inclus — et ses 18 millions de livres de poussée, il écrase tous les records. La Saturn V, qui porta les astronautes d'Apollo sur la Lune, développait 7,6 millions de livres. Le lanceur d'Elon Musk la dépasse de plus du double.
La V3 embarque des moteurs Raptor de troisième génération offrant une puissance et une fiabilité améliorées, ainsi que des systèmes de réutilisation perfectionnés. L'objectif ultime — inchangé depuis la création de SpaceX — reste de rendre le voyage interplanétaire aussi routinier qu'un vol commercial. Mars, d'abord. Le reste de la galaxie, ensuite.
L'IPO du siècle : 1 750 milliards de dollars
Mais ce vendredi, c'est aussi et surtout l'économie qui scrute le ciel texan. Le 20 mai 2026, SpaceX a officiellement déposé ses documents d'introduction en bourse auprès des autorités financières américaines — le fameux S-1, bible des investisseurs. La cible : une valorisation de 1 750 milliards de dollars et une levée de fonds de 75 milliards lors de son entrée sur le Nasdaq, prévue pour le 12 juin 2026.
Pour mettre ces chiffres en perspective : à cette valorisation, SpaceX dépasserait Tesla (1 570 milliards) pour devenir la 9e plus grande entreprise mondiale par capitalisation boursière. Elle rejoindrait l'élite des géants technologiques — Apple, Microsoft, Nvidia, Alphabet — dans un club que peu d'entreprises ont jamais intégré.
Goldman Sachs coordonne l'opération côté américain ; la Société Générale fait partie des établissements impliqués pour le marché européen et français. Jusqu'à 30 % des actions seront réservées aux investisseurs particuliers — un geste rare et symbolique dans ce type d'opération, qui traduit la volonté d'Elon Musk de démocratiser l'accès à son empire spatial.
Les chiffres qui font rêver les investisseurs
Le S-1 dévoile pour la première fois les comptes de SpaceX, jusqu'alors jalousement gardés. Les revenus se répartissent en trois piliers. Starlink, la division connectivité par satellites, a généré 11,4 milliards de dollars en 2025 — devenant de loin la principale source de revenus. La division lancements spatiaux a rapporté 4,1 milliards, portée par les contrats avec la NASA et les opérateurs commerciaux. Enfin, la division intelligence artificielle — encore embryonnaire — a contribué 3,2 milliards à l'ensemble.
Total : une machine à cash qui justifie, aux yeux des analystes optimistes, une valorisation à quatre chiffres en milliards.
Le lien entre la fusée et la bourse
Le timing n'est pas un hasard. SpaceX a soigneusement orchestré la séquence : dépôt du S-1, test de Starship V3, IPO en juin. Chaque réussite technique renforce la confiance des investisseurs. Chaque vol réussi est une démonstration publique que la technologie est au rendez-vous — et que le business model, lui, tient la route.
À l'inverse, un échec de ce 12e vol test — explosion, perte de contrôle, destruction de la tour — enverrait un signal catastrophique à quelques semaines de l'IPO. Les analystes de Wall Street le savent. Elon Musk le sait. C'est pourquoi ce lancement est bien plus qu'un test technique. C'est une répétition générale avant le plus grand spectacle financier de la décennie.
Les risques que personne ne veut nommer
Malgré l'euphorie ambiante, quelques voix discordantes se font entendre. La dépendance de SpaceX aux contrats gouvernementaux — NASA, Département de la Défense — fragilise l'indépendance commerciale de l'entreprise. Les liens entre Elon Musk et l'administration Trump soulèvent des questions de gouvernance. Et la concurrence, bien que lointaine, existe : Blue Origin de Jeff Bezos et les programmes spatiaux européen et chinois montent en puissance.
Il y a aussi la question xAI — la société d'intelligence artificielle d'Elon Musk, parfois perçue comme concurrente interne de la division IA de SpaceX. Un enchevêtrement d'intérêts qui donne aux investisseurs institutionnels quelques sueurs froides.
Ce soir, les yeux vers le ciel
Ce vendredi soir, des milliers de passionnés s'installeront sur les plages du Texas pour regarder, en direct ou sur écran, la tentative de lancement. Si Starship V3 s'arrache du sol et accomplit sa mission, ce sera une image qui fera la une du monde entier. Et quelque part dans les salles de marchés de New York, Londres et Paris, des traders souriront.
Parce que dans cette histoire, la conquête de l'espace et la conquête des marchés n'ont jamais été aussi intimement liées.
— Rédaction Science & Économie | 22 mai 2026
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