Koumbi Saleh, capitale fantôme : pourquoi l'archéologie ouest-africaine n'a pas encore décolonisé
Pendant qu'à Paris on adopte une loi-cadre sur les restitutions et qu'à Nairobi Emmanuel Macron déclare le mouvement « irréversible », l'ancienne capitale de l'empire du Ghana — un site majeur de l'histoire africaine — dort depuis 110 ans sous les sables du sud-est mauritanien. Les fouilles ont presque toutes été conduites par des équipes étrangères. Les objets exhumés sont en grande partie conservés à Paris, Berlin, Londres. Et au-delà des œuvres déplacées, c'est toute une science — l'archéologie ouest-africaine — qui reste, en 2026, structurellement extravertie. La souveraineté culturelle ne se mesure pas seulement au nombre d'objets restitués. Elle se mesure à la capacité d'un continent à raconter sa propre histoire.

Abidjan, lundi 24 mai 2026
Il y a, dans le sud-est de la Mauritanie, un lieu qui pèse plus lourd que sa carte ne le laisse deviner. À 35 kilomètres seulement de la frontière malienne, dans la région du Hodh Ech Chargui, le site archéologique de Koumbi Saleh s'étend sur près de 5 kilomètres carrés. La plus ancienne datation du site remonte au IVᵉ siècle. À son apogée, au XIᵉ siècle, sa population était estimée à 30 000 habitants — ce qui en faisait, à l'époque, l'une des plus grandes villes d'Afrique de l'Ouest et l'une des plus densément peuplées du monde médiéval.
Koumbi Saleh n'est pas un lieu parmi d'autres. C'est la capitale présumée de l'empire du Ghana, formation politique mentionnée dans les sources arabes entre les VIIIᵉ et XIIIᵉ siècles, première grande structure étatique connue d'Afrique de l'Ouest. En 1067, le géographe arabe Al-Bakri s'y est rendu. Il décrivait la ville : « Ghâna se compose de deux villes situées dans une plaine. Celle habitée par les musulmans est très grande et renferme douze mosquées, dans lesquelles est célébrée la prière du vendredi. Toutes ces mosquées ont leurs imams, leurs muezzins et leurs lecteurs salariés. La ville compte des juristes et des érudits. »
Douze mosquées. Des juristes. Des érudits. Une cité dont la prospérité reposait sur le commerce de l'or et du sel, contrôlant les routes transsahariennes. L'empire du Ghana contrôlait des régions aurifères majeures, tandis que le sel provenait des zones désertiques du Sahara. Ces deux ressources étaient extrêmement précieuses, notamment l'or, qui alimentait les économies du Maghreb et de l'Europe médiévale. Les caravanes traversaient le désert avec des marchandises variées : cuivre, textiles, perles. Cette richesse permit à l'empire du Ghana de développer une organisation politique solide et une armée puissante.
C'est cette histoire — africaine, urbaine, savante, organisée, marchande — qui dort aujourd'hui sous les sables. Et c'est dans la façon dont nous la connaissons, ou ne la connaissons pas, que se joue silencieusement un pan essentiel de la souveraineté culturelle africaine.
Cent dix ans de fouilles, presque exclusivement étrangères
L'histoire archéologique de Koumbi Saleh est, en elle-même, une histoire coloniale. Le site a été découvert en 1914 par Bonnel de Mezières, fonctionnaire de l'administration coloniale française. Il a fait l'objet de fouilles en 1939, par Paul Thomassey, Raymond Mauny et Maurice Lazartigues, puis de nouveau en 1960 par Serge Robert et Sophie Berthier. Les noms qui structurent la connaissance scientifique du site sont presque tous européens — pour l'essentiel français.
La séquence est révélatrice. À partir de 1960, Serge Robert et Sophie Berthier ont entamé la fouille de nouvelles concessions et en particulier la mosquée qui est considérée actuellement comme la plus ancienne et la plus grande mosquée de l'Afrique de l'Ouest remarquablement restituée par l'archéologie. Parmi les objets archéologiques exhumés apparaissent des plaques épigraphiées très originales, une étonnante côte de mailles et de rares objets métalliques.
La mosquée mise au jour entre 1979 et 1982 par Serge Robert mesurait à l'origine 46 mètres sur 23 — une structure monumentale, comparable aux grandes mosquées contemporaines du Maghreb et du Moyen-Orient. Les plaques épigraphiées portent des motifs géométriques, floraux, et des inscriptions arabes médiévales qui documentent la circulation des savoirs entre l'Afrique de l'Ouest et le monde musulman élargi.
Aucun de ces faits, en 2026, ne fait l'objet d'un enseignement institutionnel structuré dans la majorité des universités ouest-africaines.
Plus troublant encore : les recherches archéologiques contemporaines sur le site continuent d'être conduites majoritairement par des équipes étrangères. Les travaux publiés dans la revue Afrique : Archéologie & Arts depuis le début des années 2000 — notamment ceux de Barbara van Doosselaere sur la fabrication des poteries archéologiques de Koumbi Saleh aux IXᵉ-XVᵉ siècles — sont issus de coopérations académiques où la part africaine, sans être nulle, reste minoritaire.
L'Institut mauritanien de recherche scientifique est cité dans les dossiers soumis à l'UNESCO. Mais ses moyens, comme ceux de ses homologues maliens, sénégalais et burkinabè, restent sans commune mesure avec les budgets disponibles à Paris, Berlin, Londres, Cambridge ou New York. La science du passé africain est, dans ses moyens matériels comme dans ses cadres conceptuels, encore largement extravertie.
Le moment Macron, et ses limites
Cet état de fait n'est pas étranger à l'actualité diplomatique récente. Le 11 mai 2026, à Nairobi, lors du sommet Africa Forward déjà analysé dans ces colonnes, Emmanuel Macron a marqué une étape symbolique majeure. En affirmant que le mouvement de restitution est devenu « irréversible et inarrêtable », le président français a envoyé un signal fort. Juste avant ce sommet, il a officiellement promulgué une loi-cadre facilitant le retour des œuvres, adoptée à l'unanimité par le Parlement français le 7 mai dernier.
La loi-cadre du 7 mai 2026 est l'aboutissement d'un processus engagé en novembre 2017 par le discours de Ouagadougou et formalisé par le rapport Sarr-Savoy de 2018. Le rapport, signé par l'universitaire sénégalais Felwine Sarr et l'historienne de l'art Bénédicte Savoy, mettait en avant la nécessité d'une restitution pérenne des œuvres, et plaidait pour une modification du code du patrimoine français. Jusqu'en mai 2026, la loi française ne permettait pas à Paris de restituer à un État qui en faisait la demande une œuvre d'art prise pendant la colonisation. Cette inversion est désormais inscrite dans la loi française.
Les restitutions effectives s'accélèrent. En 2020-2021, 26 trésors royaux d'Abomey ont été rendus au Bénin. En février 2026, la France a rendu à la Côte d'Ivoire le « tambour parleur » Djidji Ayokwe confisqué à Adjamé en 1916 par les autorités coloniales françaises. Le sabre d'El Hadj Omar Tall est en cours de transfert au Sénégal. Plusieurs requêtes sont en discussion avec l'Algérie, le Tchad, l'Éthiopie, Madagascar et le Mali.
Le geste est important. Il faut le saluer pour ce qu'il est : une rupture historique avec une doctrine d'inaliénabilité datant du XIXᵉ siècle. Mais il faut aussi le mesurer pour ce qu'il n'est pas.
Première limite : le rythme reste lent. Le rapport Sarr-Savoy recensait environ 90 000 objets africains conservés dans les seules collections publiques françaises, dont 70 000 au musée du Quai Branly. Huit ans après le rapport, le nombre d'objets effectivement restitués n'atteint pas la centaine. À ce rythme, le processus prendra des siècles. La loi-cadre du 7 mai 2026 doit changer ce tempo. Elle ne le changera que si les demandes africaines suivent, structurées, documentées, soutenues par des plans muséaux et académiques précis.
Deuxième limite : le périmètre. La restitution concerne aujourd'hui essentiellement les objets « extraordinaires » — masques, sculptures, trônes royaux, regalia. Elle laisse de côté les corpus moins spectaculaires mais scientifiquement essentiels : céramiques, outils lithiques, perles, restes osseux, archives écrites. Or c'est précisément cette documentation matérielle qui permet de reconstruire des civilisations entières — comme celle dont Koumbi Saleh garde la mémoire.
Troisième limite, la plus structurelle : la restitution des objets ne traite pas la question de la production des savoirs. Rendre un masque, c'est une chose. Former chaque année une centaine d'archéologues africains capables de fouiller, dater, interpréter, publier dans des revues à comité de lecture et négocier d'égal à égal avec les institutions internationales, c'en est une autre.
L'archéologie africaine en 2026 : un état des lieux
Plusieurs institutions africaines portent aujourd'hui le travail de recherche sur le passé continental. Elles méritent d'être nommées, parce que les nommer, c'est déjà reconnaître leur travail.
L'IFAN-Cheikh Anta Diop, à Dakar, fondé en 1936 comme Institut français d'Afrique noire puis africanisé en 1965, reste la plus ancienne et l'une des plus actives institutions de recherche en sciences sociales du continent. L'Institut des Sciences humaines de Bamako, créé en 1962, conduit des recherches archéologiques sur le Mali ancien. L'Institut mauritanien de recherche scientifique porte la documentation des sites mauritaniens, dont Koumbi Saleh, Aoudaghost et Azougui. L'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine du Maroc, à Rabat, dispose d'une expertise renommée. L'Institut burkinabè des arts et métiers structure une formation en patrimoine matériel et immatériel. Le Centre d'études linguistiques et historiques par tradition orale à Niamey, fondé en 1968, articule recherche écrite et tradition orale.
Ces institutions existent. Leurs chercheurs publient. Leurs étudiants soutiennent des thèses. Mais leur visibilité internationale, leurs moyens matériels, leurs capacités de fouille à grande échelle restent, en 2026, structurellement limités. Pour fouiller un site comme Koumbi Saleh à la hauteur de son importance, il faut des financements pluriannuels — typiquement 200 000 à 500 000 euros par an pendant cinq à dix ans, sans compter la conservation post-fouille. Aucune institution africaine ne dispose, à elle seule, de telles ressources.
Sans financement africain, il n'y a pas d'archéologie africaine. Sans archéologie africaine, il n'y a pas d'histoire africaine racontée par les Africains. Sans cette histoire, la souveraineté culturelle reste un slogan.
Trois chantiers prioritaires
Si la souveraineté culturelle veut sortir du registre de la commémoration pour entrer dans celui de la transformation, trois chantiers s'imposent dans les cinq années qui viennent.
Premier chantier : un fonds panafricain de l'archéologie. L'Union africaine, par l'intermédiaire de son Centre d'études et de recherche pour le développement et du Pan-African Heritage Fund basé à Midrand en Afrique du Sud, dispose des structures formelles. Leur dotation budgétaire effective reste, en 2026, dérisoire. Un fonds panafricain de l'archéologie doté de 200 millions de dollars sur dix ans, abondé par les États africains et par les financements privés (Fondation Aliko Dangote, Fondation Mo Ibrahim, Mastercard Foundation), pourrait financer simultanément quinze à vingt grandes campagnes de fouilles sur les sites majeurs : Koumbi Saleh, Tegdaoust, Aoudaghost, Niani (capitale du Mali médiéval), Loropéni (Burkina), Sungbo Eredo (Nigeria), Great Zimbabwe, Aksoum, Méroé, et plusieurs sites swahilis de la côte est-africaine.
Deuxième chantier : la formation de masse. Le continent compte aujourd'hui moins de 200 archéologues titulaires d'un doctorat. C'est insuffisant. Un plan continental devrait viser le millier d'archéologues formés d'ici 2035, avec un accent particulier sur les femmes — encore très minoritaires dans la discipline. Les universités africaines peuvent porter cette formation, à condition d'une coordination régionale et de bourses doctorales africaines (et non pas, comme aujourd'hui, principalement européennes). L'Université Cheikh Anta Diop, l'Université du Cap, l'Université d'Ibadan, l'Université d'Addis-Abeba, la Mohammed V de Rabat, peuvent constituer ce noyau dur.
Troisième chantier : la doctrine de production des savoirs. Au-delà des moyens matériels, c'est la grammaire même de la recherche qui doit évoluer. Pendant un siècle, l'histoire africaine ancienne a été écrite à partir de sources écrites majoritairement arabes (Al-Bakri, Ibn Battuta, Ibn Khaldun) et européennes (récits de voyage, archives coloniales), complétées par des fouilles archéologiques aux cadres conceptuels souvent importés. Une historiographie panafricaine pleinement assumée intégrerait sur un pied d'égalité les traditions orales (en collaboration avec les griots et les sociétés savantes locales), l'archéologie scientifique, l'épigraphie arabe, les archives européennes, et les sciences nouvelles (génétique des populations, dendrochronologie, analyse isotopique). C'est ce qu'esquisse, depuis quelques années, le travail de l'École doctorale en archéologie de Dakar autour de l'archéologie publique et communautaire.
Le test des prochaines années
Quels indicateurs permettront de mesurer, dans les cinq prochaines années, si la souveraineté culturelle africaine sort enfin du slogan ?
Quatre signaux concrets méritent d'être suivis.
Le premier : le budget effectif consacré à la recherche archéologique par chaque État africain. À ce jour, aucun État du continent ne dépasse 0,01 % de son budget national. Un seuil de 0,1 % serait déjà une révolution.
Le deuxième : le nombre de chaires d'archéologie ouest-africaine effectivement pourvues dans les universités du continent. Aujourd'hui, on les compte sur les doigts d'une main.
Le troisième : l'opérationnalisation du Pan-African Heritage Fund au-delà de sa structure formelle. La nomination en 2026 d'une direction exécutive, l'annonce de premiers projets bénéficiaires, la publication d'un budget transparent seraient des marqueurs significatifs.
Le quatrième : la signature, par les grandes puissances détentrices de collections (France, Allemagne, Belgique, Royaume-Uni, Italie, États-Unis), d'accords de coopération scientifique permettant l'accès des chercheurs africains aux collections conservées dans leurs musées, avec financement de bourses post-doctorales africaines de longue durée. C'est, plus que les restitutions elles-mêmes, ce qui peut changer durablement la grammaire de la production des savoirs.
À Koumbi Saleh, en mai 2026, le vent continue de balayer les ruines. Au bout de 65 kilomètres de piste éprouvante depuis Timbedgha, on atteint enfin le site archéologique, à peine à un kilomètre du village éponyme. Les fouilles attestent de la grandeur passée de l'ancienne capitale de l'empire du Ghana. On distingue notamment la nécropole, la mosquée avec ses colonnes en pierres taillées et quelques belles maisons agrémentées de niches, de piliers et de dalles en schiste.
La piste qui mène au site n'est pas asphaltée. Le village voisin compte un peu plus de 12 000 habitants. L'infrastructure de protection contre l'érosion éolienne et la pression sécuritaire — la zone est proche de l'aire d'influence des groupes armés sahéliens — reste sommaire. Le site n'a toujours pas été inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, malgré son inscription sur la liste indicative depuis 2001.
Vingt-cinq ans. Le temps d'une génération entière de chercheurs perdue à attendre les conditions qui ne se créent pas d'elles-mêmes.
Pendant que la France adopte sa loi-cadre, pendant que Macron déclare le mouvement irréversible, pendant qu'à Paris on inaugure de nouveaux musées qui restituent les œuvres dans les cinq prochaines années, à Koumbi Saleh on attend encore quelqu'un — qui ne soit ni de Paris, ni de Berlin, ni de Cambridge — pour fouiller, dater, publier, raconter.
Cette attente-là, aucune loi française ne la résoudra. C'est aux États africains, aux universités africaines, aux opinions publiques africaines de la résoudre. La souveraineté culturelle commence par cela : la capacité d'un continent à financer sa propre science, à former ses propres chercheurs, à raconter sa propre histoire, sans attendre que d'autres lui en restituent les fragments.
Le passé africain est immense. Il mérite davantage qu'une cinquantaine d'objets rapatriés tous les cinq ans dans le cadre de négociations bilatérales avec des puissances qui les ont confisqués. Il mérite que des Africains, sur des terres africaines, avec des moyens africains, mènent la grande enquête de la mémoire continentale.
C'est, dans tous les sens du terme, le chantier d'une génération.
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