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Kinshasa, l'article 64 et le mandat de trop

En lançant la « Coalition article 64 », l'opposition congolaise oppose à Félix Tshisekedi un verrou constitutionnel et un compte à rebours. À 852 jours du scrutin de 2028, la République démocratique du Congo entre dans la séquence politique la plus risquée de son histoire récente.

Par la rédaction | Akondanews — Abidjan, 20 mai 2026

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Kinshasa, l'article 64 et le mandat de trop

Il y a, en politique africaine, un mot qui revient comme un refrain et qui ne signifie jamais rien de bon : « glissement ». Un mandat qui s'étire, une élection qui recule, un président qui consulte ses juristes plutôt que ses électeurs. Mardi 19 mai 2026, à Kinshasa, ce mot a trouvé un adversaire. Réunis à l'initiative de Martin Fayulu (ECiDé), Moïse Katumbi (Ensemble pour la République), Augustin Matata Ponyo (LGD), Delly Sessanga (Envol) et Jean-Marc Kabund (Alliance pour le Changement), les principales forces de l'opposition congolaise ont lancé la « Coalition article 64 » — la C64. Un acronyme aride pour une ambition simple : empêcher un troisième mandat de Félix Tshisekedi.

Le chiffre, c'est l'article 64 de la Constitution congolaise de 2006. Il dispose que « tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d'individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l'exerce en violation des dispositions de la présente Constitution ». L'opposition en fait sa boussole : la simple volonté de modifier la loi fondamentale pour s'affranchir de la limitation des mandats constituerait, selon elle, déjà une violation. La déclaration commune lue par Nicolas Lenga ne laisse aucune ambiguïté : « M. Félix Tshisekedi est à son second et dernier mandat. Aucune circonstance, fût-elle sécuritaire, sanitaire ou diplomatique, ne servirait de prétexte au glissement du mandat présidentiel. »

Le calendrier comme champ de bataille

La C64 a choisi sa première arme : le compte à rebours. Au jour de son lancement, le 19 mai, l'opposition a annoncé qu'il restait « 852 jours avant la convocation constitutionnelle de l'élection présidentielle de 2028 ». Le chiffre est appelé à devenir un slogan, à scander dans les meetings, à diffuser sur les réseaux. C'est une grammaire politique éprouvée : transformer une date en horizon, et un horizon en mobilisation.

Face à elle, le pouvoir avance sur deux jambes. D'un côté, Félix Tshisekedi, qui le 6 mai à la Cité de l'Union africaine a entrouvert publiquement la porte du troisième mandat. « Si le peuple veut que je puisse avoir un troisième mandat, je l'accepterai tant que Dieu me donnera la vie », a-t-il déclaré, en s'inscrivant dans une prétendue « continuité historique » de l'UDPS qui, dès 2006, contestait la Constitution actuelle. De l'autre, une mécanique parlementaire : la proposition de loi déposée le 14 décembre 2024 par le député Paul-Gaspard Ngondankoy (Agissons et bâtissons), défendue à l'Assemblée nationale le 30 avril, qui fixe les conditions d'organisation d'un référendum en RDC. Quatre-vingt-treize articles, un mécanisme de « changement constitutionnel » par Assemblée constituante, et — formellement — la promesse de préserver l'article 220, ce verrou qui interdit toute révision portant sur la durée ou le nombre des mandats présidentiels.

La séquence est connue. Elle a déjà été jouée ailleurs sur le continent, à Brazzaville, à Conakry, à Bujumbura, à N'Djamena. Le scénario type : on prétend ne pas modifier la Constitution actuelle, on en adopte une nouvelle par référendum, et l'on remet ainsi les compteurs des mandats à zéro. L'article 220 devient alors une muraille de papier.

L'ironie de l'UDPS

L'histoire politique congolaise étant ce qu'elle est, le tableau est lourd d'ironie. En 2016, c'est précisément contre un « glissement » du calendrier électoral qu'une coalition de l'opposition, le Front citoyen, avait fini par faire plier Joseph Kabila. L'UDPS, parti d'Étienne puis de Félix Tshisekedi, en était la pointe avancée. Dix ans plus tard, le même parti, désormais au pouvoir, se retrouve propulseur d'un projet de révision dont les contours évoquent furieusement ce qu'il combattait hier. Le rôle de la rue est inversé. Les slogans, eux, restent étrangement semblables.

Delly Sessanga, l'un des animateurs de la C64, l'a rappelé sans détour : Tshisekedi lui-même, en 2016, descendait dans les rues de Kinshasa contre les manœuvres de Kabila. Aujourd'hui, c'est lui qui agite l'argument sécuritaire pour conditionner la tenue du scrutin. « Si on ne peut pas terminer cette guerre, malheureusement on ne saura pas organiser les élections », a-t-il déclaré le 6 mai, comparant la situation congolaise à celle de l'Ukraine. La comparaison est habile, mais elle ouvre une porte dangereuse : celle d'une exception sécuritaire qui justifie la suspension des échéances démocratiques. Or à l'est du pays, la guerre contre les groupes armés, notamment le M23, ne paraît pas près de s'éteindre.

L'Église, vigie morale

La C64 a un allié de poids, et ce n'est pas un parti politique. L'Église catholique, traditionnelle vigie morale du pays, est entrée dans la bataille. Le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa, a dénoncé le projet de révision constitutionnelle, estimant qu'il détourne l'attention des crises réelles que traverse le pays : la guerre à l'Est, l'épidémie d'Ebola qui s'étend en Ituri et au Nord-Kivu, la crise de l'eau à Beni, la précarité économique. Dans un communiqué commun, les Églises catholique et protestante ont mis en garde contre toute tentative de toucher à l'article 220, y voyant une atteinte frontale aux acquis démocratiques.

Cette alliance entre opposition politique et confessions religieuses est, en RDC, une combinaison historiquement redoutable. C'est elle qui, à plusieurs reprises depuis l'indépendance, a contraint des présidents à reculer. Mais d'autres confessions, plus minoritaires, ont au contraire exigé le 17 mai un changement de Constitution pour que la RDC « ne soit plus un État laïc ». Le paysage spirituel, lui aussi, se polarise.

Ce qu'il faut surveiller

Trois indicateurs, dans les semaines qui viennent, diront jusqu'où ira l'épreuve de force. D'abord, le sort de la proposition de loi Ngondankoy à l'Assemblée nationale : si elle est adoptée, le pouvoir disposera de l'outil juridique d'un référendum. Ensuite, la capacité de la C64 à dépasser le stade des communiqués pour mobiliser la rue : Kinshasa, Lubumbashi, Goma et Mbuji-Mayi sont des thermomètres connus de la fièvre politique congolaise. Enfin, la position des partenaires extérieurs : Union européenne, Union africaine, États-Unis et — variable nouvelle — la Russie et la Chine, dont les contrats miniers en RDC se signent désormais sans état d'âme démocratique.

Pour le citoyen ordinaire de Kinshasa, de Goma ou de Lubumbashi, l'enjeu n'est ni le numéro d'un article ni le nom d'une coalition. C'est la question, vieille comme l'Afrique indépendante, de savoir si un président s'en va quand son mandat se termine. La RDC a déjà donné, en 2018, une réponse : la première alternance pacifique de son histoire. Huit ans plus tard, c'est cette réponse-là qui est remise en jeu. Et chacun, à Kinshasa comme dans les capitales partenaires, sait que la prochaine fois, le précédent comptera. Si Tshisekedi reste, l'alternance de 2018 sera relue comme une parenthèse. S'il part, elle deviendra une règle. Entre les deux, 852 jours, et un article numéroté 64.

REPÈRES

2006 — Adoption par référendum de la Constitution actuelle. L'article 220 verrouille la limitation à deux mandats présidentiels.

2018 — Première alternance pacifique de l'histoire de la RDC. Félix Tshisekedi succède à Joseph Kabila.

2023 — Réélection de Félix Tshisekedi pour un second et — selon la Constitution — dernier mandat.

14 décembre 2024 — Le député Paul-Gaspard Ngondankoy dépose une proposition de loi sur l'organisation du référendum.

6 mai 2026 — Lors d'une conférence de presse à Kinshasa, Tshisekedi déclare qu'il accepterait un troisième mandat « si le peuple le veut ».

19 mai 2026 — Lancement à Kinshasa de la Coalition article 64 (C64), regroupant Fayulu, Katumbi, Matata Ponyo, Sessanga et Kabund.

16 décembre 2028 — Date constitutionnelle prévue pour l'élection présidentielle. 852 jours à compter du 19 mai 2026.

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