Accueil/Analyse/Cameroun, Côte d'Ivoire, Bénin : six mois, trois urnes, trois grammaires du pouvoir africain
Analyse

Cameroun, Côte d'Ivoire, Bénin : six mois, trois urnes, trois grammaires du pouvoir africain

Entre le 12 octobre 2025 et le 12 avril 2026, trois pays d'Afrique francophone — le Cameroun, la Côte d'Ivoire et le Bénin — ont organisé leurs élections présidentielles. Trois sortants ou dauphins ont triomphé : Paul Biya avec 53,66 %, Alassane Ouattara avec 89,77 %, Romuald Wadagni avec 94,27 %. Trois pays, trois grammaires distinctes du verrouillage politique. Et une même question : dans quelle mesure ces scrutins traduisent-ils encore une délibération démocratique, ou installent-ils des successions d'État dynastique ?

12 min de lecture
Partager :
Cameroun, Côte d'Ivoire, Bénin : six mois, trois urnes, trois grammaires du pouvoir africain

Abidjan, lundi 18 mai 2026

Il existe, en science politique, une grille de lecture éprouvée pour évaluer les systèmes électoraux. Quatre questions suffisent : Le pouvoir a-t-il préalablement verrouillé la Constitution ? A-t-il verrouillé les candidatures ? A-t-il verrouillé les médias et l'espace public ? A-t-il verrouillé les résultats ? Selon les réponses, on identifie une démocratie imparfaite, une autocratie électorale, ou un régime hybride en transition.

Appliquée aux trois présidentielles d'Afrique francophone des six derniers mois, cette grille donne des résultats que les capitales concernées n'aimeront pas voir formulés. Mais que les chiffres officiels, eux, énoncent sans appel.

Cameroun, 12 octobre 2025 : la victoire arithmétique d'un homme de 92 ans

Le cas camerounais constitue, à lui seul, un précédent. Le Conseil constitutionnel camerounais a déclaré Paul Biya, 92 ans, vainqueur de l'élection présidentielle du 12 octobre 2025 avec 53,66 % des voix, devant Issa Tchiroma Bakary, crédité de 35,19 % des suffrages. Cabral Libii a obtenu 3,41 %, Bello Bouba Maïgari 2,45 %. Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, entame ainsi son huitième mandat. Il a passé 43 années à la tête de l'État. La majorité des Camerounais n'a connu aucun autre président.

Le scrutin avait été précédé d'un acte juridique majeur. Le Conseil constitutionnel a confirmé le rejet de la candidature de Maurice Kamto, considérée jusque-là comme le principal challenger de Paul Biya. Comme dans les cas de Maurice Kamto et Dieudonné Yebga, dont les candidatures ont été rejetées pour « pluralités d'investitures » au sein du Manidem, celles des trois candidatures présentées sous la bannière de l'Union des populations du Cameroun (UPC) ont été écartées. Maurice Kamto, qui avait obtenu officiellement 14 % des voix en 2018 — et selon ses propres décomptes davantage —, est ainsi tenu hors du jeu électoral. Son parti, le MRC, avait boycotté les législatives et municipales de 2020 ; cette abstention a servi de motif juridique à l'exclusion.

La séquence post-électorale a été plus brutale encore. Trois jours après la présidentielle, plusieurs villes camerounaises ont été le théâtre de manifestations et d'émeutes liées à des soupçons de fraude électorale. À Garoua, fief d'Issa Tchiroma Bakary, des affrontements ont opposé manifestants et forces de sécurité. Des incidents violents ont éclaté dans plusieurs villes du pays immédiatement après la proclamation des résultats. À Garoua, chef-lieu de la région du Nord et fief du candidat Issa Tchiroma Bakary, au moins deux personnes ont été tuées par balles autour du domicile du candidat.

Une semaine avant le scrutin, le ministre de l'Administration territoriale Paul Atanga Nji avait averti que toute publication non autorisée de résultats serait considérée comme « haute trahison », précisant que seul le Conseil constitutionnel était habilité à publier les chiffres. La règle, présentée comme protectrice de la stabilité, criminalise la transparence citoyenne.

Le cas camerounais coche les quatre cases du verrouillage. Constitution amendée en 2008 pour supprimer la limite des mandats. Candidatures filtrées par un Conseil constitutionnel nommé. Espace public encadré par menace de qualification pénale. Résultats centralisés par une institution sans contrepoids. La grille de lecture donne, sans ambiguïté, une autocratie électorale.

Côte d'Ivoire, 25 octobre 2025 : un quatrième mandat à 89,77 %

Le scrutin ivoirien, treize jours après celui du Cameroun, présente une autre grammaire — mais aboutit à un résultat similaire. Le Conseil constitutionnel ivoirien a déclaré, le 4 novembre 2025, le président sortant Alassane Ouattara, vainqueur de la Présidentielle du 25 octobre 2025, avec 3 759 030 voix, soit 89,77 % des suffrages exprimés. Il devance les candidats Jean-Louis Billon Eugène (3,09 %), Simone Ehivet Gbagbo (2,42 %), Ahoua Don Mello (1,97 %) et Henriette Lagou (1,15 %). L'élection a enregistré un taux de participation de 50,10 %.

Quatre-vingt-neuf virgule soixante-dix-sept pour cent. Le score, dans toute démocratie pluraliste comparable, devrait surprendre. Il ne surprend pas dès lors qu'on examine la composition de l'affiche.

Le scrutin a lieu dans un contexte d'invalidation des candidatures de plusieurs figures de l'opposition, dont celle de l'ancien président Laurent Gbagbo, celle de l'ancien Premier ministre Guillaume Soro, et celles des anciens ministres Tidjane Thiam, Charles Blé Goudé et Pascal Affi N'Guessan. L'élection est une victoire sans surprise pour le président sortant, qui l'emporte dès le premier tour avec plus de 89 % des voix en l'absence de ses principaux opposants.

Cinq figures historiques de la vie politique ivoirienne — un ancien président, un ancien Premier ministre, deux anciens ministres, un ex-banquier de stature internationale — toutes écartées avant le vote. Tidjane Thiam, ancien directeur général de Credit Suisse, a été retiré des listes électorales pour des motifs liés à sa double nationalité. Guillaume Soro, en exil, et Charles Blé Goudé, ont été frappés d'inéligibilité par des condamnations pénales.

À la différence du Cameroun, où le pouvoir invoque des règles partisanes internes pour exclure les opposants, la Côte d'Ivoire utilise des procédures judiciaires et administratives — radiation des listes, condamnations, contestations de nationalité. La mécanique est plus sophistiquée. Le résultat est identique : un président de 83 ans, au pouvoir depuis 2011, élu pour un quatrième mandat de cinq ans en l'absence de ses principaux contradicteurs.

Le précédent constitutionnel mérite d'être rappelé. Éligible pour un troisième mandat, Alassane Ouattara affirme à plusieurs reprises son intention de ne pas briguer à nouveau la présidence, conditionnant toutefois ce retrait à la non-participation des anciens présidents Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié. Il affirme ainsi vouloir « transférer le pouvoir à une nouvelle génération », mais uniquement si « ceux de sa génération comprennent que leur temps est passé ». Le raisonnement, formulé par le président lui-même, place sa décision personnelle au-dessus de la règle constitutionnelle. Dans toute démocratie consolidée, ce serait une anomalie. En Afrique de l'Ouest contemporaine, c'est devenu une norme.

La participation a poursuivi sa décroissance — 50,10 %, soit le plus bas taux depuis la fin de la crise post-électorale de 2011. La moitié des Ivoiriens inscrits ne s'est pas déplacée. Ce désaveu silencieux est, peut-être, la donnée politique la plus parlante du scrutin.

Bénin, 12 avril 2026 : la transition par dauphinage à 94,27 %

Si le Cameroun et la Côte d'Ivoire incarnent l'autoreproduction du pouvoir, le Bénin propose un autre modèle : celui de la transition par dauphinage. La Cour constitutionnelle du Bénin a proclamé ce jeudi 23 avril 2026, à Porto-Novo, les résultats définitifs de l'élection présidentielle du 12 avril. Romuald Wadagni, candidat soutenu par la mouvance présidentielle, est officiellement élu président de la République pour un mandat de sept ans. Romuald Wadagni et sa colistière Mariam Chabi Talata totalisent 94,27 % des suffrages exprimés. Le duo formé par Paul Hounkpè et Rock Hounwanou, présenté par la Force cauris pour un Bénin émergent (FCBE), recueille 5,73 % des voix.

Le président sortant Patrice Talon ne s'est pas représenté, conformément à son engagement public. Sur ce point, le Bénin se distingue. Mais à y regarder de près, la méthode béninoise est peut-être la plus achevée techniquement des trois.

L'élection présidentielle d'avril 2026 intervient peu après une importante révision constitutionnelle suivie des élections législatives organisées le 11 janvier précédent. Le scrutin est précédé en novembre 2025 d'une vaste révision constitutionnelle, qui voit la durée du mandat des députés passer de cinq à sept ans, ainsi que par un durcissement du seuil électoral exigé pour l'obtention des sièges, qui passe de 10 à 20 % des suffrages exprimés. Comme lors des précédentes élections législatives organisées sous la présidence de Patrice Talon, seules une poignée de formations politiques sont autorisées à concourir.

Le mécanisme tient en quelques règles techniques. Depuis mars 2024, un candidat à la présidence doit pour valider sa candidature recueillir les parrainages d'au moins 15 % du total des 109 députés et 77 maires du pays, soit 28 parrainages, contre 10 % auparavant. Cette limitation conduit à l'invalidation de la candidature de Renaud Agbodjo, candidat du principal parti d'opposition, Les Démocrates.

Le parti Les Démocrates est la formation de l'ancien président Boni Yayi, principale force d'opposition. Sa mise hors-jeu par voie de seuils de parrainages, plutôt que par procédure judiciaire ou refus administratif explicite, illustre l'élégance de l'ingénierie béninoise : le verrouillage n'apparaît pas comme une exclusion brutale. Il apparaît comme l'application mécanique de règles techniques apparemment neutres.

En avril 2026, la présidentielle au Bénin n'a opposé que deux candidats : Romuald Wadagni, pour la majorité présidentielle, et Paul Hounkpè, opposant modéré déjà candidat en 2021 face à Patrice Talon. Seul candidat de l'opposition ayant pu concourir grâce aux parrainages de membres de la majorité sortante, Paul Hounkpè, des Forces Cauris pour un Bénin émergent (FCBE), pâtit du refus du dirigeant des Démocrates, Noureini Atchade, d'appeler à voter pour lui.

Deux candidats. Un dauphin du pouvoir sortant. Un opposant modéré dépourvu du soutien des principales forces d'opposition. Résultat : 94,27 % contre 5,73 %. Avec un taux de participation officiel de 63,55 %, le Bénin présente paradoxalement la plus forte mobilisation des trois scrutins examinés. Mais cette mobilisation s'est exprimée dans un cadre électoral où le résultat était structurellement écrit avant le vote.

Romuald Wadagni, 49 ans, ministre des Finances depuis 2016, succède à Patrice Talon le 24 mai 2026 — c'est-à-dire le surlendemain de la publication du présent article. Il dispose d'un mandat de sept ans, prolongé par la réforme constitutionnelle de novembre 2025.

Trois pays, une même tendance, des intensités différentes

L'application de la grille à quatre verrous donne les résultats suivants.

Verrouillage constitutionnel. Le Cameroun a procédé en 2008. La Côte d'Ivoire a procédé en 2016 puis en 2020. Le Bénin a procédé en 2019, 2024 et 2025. Dans les trois cas, la Constitution a été amendée pour rendre possible ou faciliter la prolongation, l'extension ou la captation du pouvoir.

Verrouillage des candidatures. Le Cameroun écarte par règles partisanes internes (boycott antérieur, pluralités d'investitures). La Côte d'Ivoire écarte par voie judiciaire et administrative (condamnations, nationalité, radiation). Le Bénin écarte par seuils techniques (parrainages d'élus eux-mêmes contrôlés par la majorité). Les outils diffèrent, les effets convergent.

Verrouillage de l'espace public. Le Cameroun criminalise par décret ministériel toute publication parallèle de résultats. La Côte d'Ivoire procède par fermetures administratives et procès en cascade. Le Bénin opère par la longue judiciarisation des opposants (Reckya Madougou condamnée à 20 ans, Joël Aïvo à 10 ans, sous Patrice Talon, dans des procès très contestés). Les trois pays ont, à des degrés divers, réduit la marge de la critique publique.

Verrouillage des résultats. Les trois pays ont confié la proclamation finale à une instance constitutionnelle dépendante de l'exécutif. Aucun des trois ne dispose d'un mécanisme de vérification indépendant comparable à celui qui existe, par exemple, au Sénégal sous Bassirou Diomaye Faye ou au Ghana — pays où l'alternance a fonctionné en 2024 et 2025.

Le verdict d'ensemble est lisible. Sur les quatre verrous, le Cameroun en active quatre avec la moins grande sophistication. La Côte d'Ivoire en active quatre avec une sophistication judiciaire intermédiaire. Le Bénin en active quatre avec la sophistication technique la plus aboutie. Si l'on devait dresser une typologie, le Cameroun apparaîtrait comme une autocratie patriarcale, la Côte d'Ivoire comme une démocratie illibérale dynastique, et le Bénin comme une démocratie gestionnaire où l'ingénierie électorale a remplacé la délibération politique.

Le paradoxe d'une stabilité sans légitimité

Aucune de ces trois élections n'a produit, à l'heure où ces lignes sont écrites, un effondrement institutionnel comparable à ceux observés au Mali en 2020, au Burkina Faso en 2022 ou au Niger en 2023. Les trois pays restent extérieurs au cycle des coups d'État sahéliens. Cette stabilité est, sur le plan immédiat, un atout — pour les économies, pour les investisseurs, pour les partenaires extérieurs.

Mais cette stabilité est-elle durable ? La question mérite d'être posée sans détour.

Au Cameroun, Paul Biya a 92 ans. Aucun mécanisme de succession institutionnelle n'est aujourd'hui prévu, et la Constitution stipule que le président du Sénat assure l'intérim en cas de vacance, sans organisation programmée d'une transition. Le pays vit déjà sous régime de pouvoir absent — le président n'apparaît publiquement qu'à de très rares occasions. Le risque d'une succession dans le chaos est, statistiquement, élevé.

En Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara a 83 ans. Aucun successeur clair n'a été identifié au sein du RHDP. La crise post-électorale de 2010-2011 reste dans toutes les mémoires. Une nouvelle séquence de blocage institutionnel, dans cinq ans, n'est nullement à exclure.

Au Bénin, le système Talon-Wadagni est techniquement plus robuste — mais la tentative de coup d'État de fin 2025, évoquée dans l'analyse de la présidentielle, témoigne d'une fébrilité institutionnelle plus profonde qu'il n'y paraît. Le gouvernement demeure marqué par la tentative de coup d'État quelques mois plus tôt, qui a révélé la fragilité d'un pays considéré comme l'une des démocraties les plus stables d'Afrique de l'Ouest, avec cinq passations de pouvoir démocratiques depuis l'indépendance.

La stabilité de surface peut masquer, dans les trois cas, des fragilités structurelles. Et l'histoire récente du continent — Soudan en 2019, Burkina Faso en 2022, Niger en 2023, mais aussi le Sénégal en 2024 où le pouvoir a accepté l'alternance — démontre que les régimes les plus solidement verrouillés ne sont pas nécessairement ceux qui durent.

Une question pour la suite

Reste une interrogation que les trois scrutins examinés posent en miroir, sans y répondre. Si la grammaire électorale africaine de 2025-2026 confirme la prééminence des techniques de verrouillage sur la délibération démocratique, alors la légitimité du pouvoir se construit désormais ailleurs que dans les urnes : dans les résultats économiques, dans la performance sécuritaire, dans la qualité des services publics, dans l'arrimage à des partenaires extérieurs efficaces.

Les présidents réélus en 2025-2026 le savent. Et c'est précisément sur ce terrain — non électoral — que se jouera, dans les sept ans qui viennent au Bénin, dans les cinq ans qui viennent en Côte d'Ivoire, dans les sept ans qui viennent au Cameroun, la véritable épreuve de vérité.

Les peuples africains, eux, n'attendront pas sept ans. Ils mesurent au jour le jour — coût de la vie, accès à l'eau et à l'électricité, sécurité dans les quartiers — la sincérité des promesses qui ont accompagné les scores écrasants.

C'est dans cet espace silencieux — entre l'arithmétique des urnes et la réalité quotidienne — que se joue désormais, plus que jamais, la légitimité des États africains.

Tags :AnalyseDécryptage

Commentaires (0)