AFRIQUE DU SUD : LE SPECTRE PHALA PHALA REVIENT HANTER CYRIL RAMAPHOSA
La Cour constitutionnelle a rouvert vendredi dernier la voie à une procédure de destitution contre le président sud-africain. Une déflagration politique au moment où l'ANC, déjà fragilisé, gouverne en coalition.
Abidjan, lundi 18 mai 2026

Cyril Ramaphosa n'en a pas fini avec sa ferme de Phala Phala. Le vendredi 8 mai 2026, la Cour constitutionnelle sud-africaine a rendu une décision aux conséquences potentiellement majeures : elle a jugé « incompatible avec la Constitution, invalide et annulé » le vote par lequel l'Assemblée nationale, en décembre 2022, avait rejeté l'ouverture d'une procédure de destitution contre le chef de l'État. Saisie par le parti de gauche radicale Economic Freedom Fighters (EFF), la plus haute juridiction du pays a estimé que le Parlement avait manqué à son devoir constitutionnel de demander des comptes au président. La présidente de la Cour, Mandisa Maya, a signé l'arrêt qui rouvre, formellement, le chemin institutionnel d'une mise en cause du chef de l'État.
Pour mémoire, l'affaire dite du « Farmgate » — du nom donné au scandale par les médias sud-africains — remonte à février 2020. Des cambrioleurs avaient dérobé environ 580 000 dollars en espèces, dissimulés dans un canapé, à la ferme privée de Phala Phala, propriété de Cyril Ramaphosa dans la province du Limpopo. Le président avait expliqué que les fonds provenaient de la vente de buffles à un acheteur étranger. L'opposition, elle, l'accuse de ne pas avoir signalé le vol aux autorités fiscales et policières dans les formes, et d'avoir mobilisé l'unité de protection présidentielle pour mener une enquête parallèle non officielle. En novembre 2022, un panel indépendant dirigé par l'ancien juge en chef Sandile Ngcobo avait conclu à l'existence d'éléments « prima facie » suggérant que Ramaphosa « aurait pu commettre » des violations de la Constitution et de la loi.
Trois ans et demi plus tard, le retour judiciaire du dossier intervient dans un contexte politique radicalement différent. L'ANC, parti de Nelson Mandela, a perdu en mai 2024 sa majorité absolue à l'Assemblée nationale pour la première fois depuis la fin de l'apartheid en 1994. Avec 40,2 % des voix et 159 sièges, contre 57 % et 230 sièges en 2019, le mouvement gouverne désormais dans le cadre d'une « coalition d'unité nationale » avec l'Alliance démocratique (DA) et plusieurs partis plus petits. Cette donne change tout : le verrou de l'ANC, qui en 2022 avait permis d'enterrer le rapport Ngcobo en bloquant le vote parlementaire, n'existe plus. Une destitution exige toutefois la majorité des deux tiers à l'Assemblée — soit 267 députés sur 400. Même affaibli, l'ANC conserve plus d'un tiers des sièges, ce qui rend le scénario d'une destitution effective improbable à court terme.
Mais le poison politique, lui, est déjà répandu. Geordin Hill-Lewis, nouveau dirigeant de la DA, a qualifié l'arrêt de la Cour de « moment grave » pour le pays et a annoncé que son parti participerait « activement » aux travaux de la commission parlementaire qui devra rouvrir le dossier. La présidence sud-africaine a indiqué « respecter » la décision et rappelé que Cyril Ramaphosa avait « toujours coopéré pleinement » avec les enquêtes. Mais cette ligne de défense, tenue depuis 2022, n'aura pas l'effet d'extinction qu'elle avait à l'époque. Le président avait lui-même exclu lundi toute démission et indiqué qu'il contesterait, le cas échéant, la procédure devant les tribunaux.
L'enjeu va au-delà de la personne du président. L'Afrique du Sud aborde une séquence politique particulièrement chargée : élections locales en novembre 2026, puis congrès décisif de l'ANC en 2027 — congrès au cours duquel le mouvement choisira son nouveau président, donc, mécaniquement, son candidat à la présidentielle de 2029. Si la procédure Phala Phala revient en commission parlementaire dans les mois qui viennent, elle deviendra l'arrière-plan permanent de toutes ces échéances. Et elle fragilisera la position de négociation de Ramaphosa au sein de sa propre coalition gouvernementale, où l'Alliance démocratique, l'Inkatha Freedom Party et les Patriotic Alliance ont chacun des comptes à faire valoir.
Au-delà de l'Afrique du Sud, le signal envoyé au continent est intéressant à plusieurs titres. D'un côté, il rappelle que la séparation des pouvoirs et l'autonomie judiciaire fonctionnent encore, dans certains pays africains, à un niveau qui force le respect. Le contraste est saisissant avec les trois présidentielles récentes du Cameroun, de la Côte d'Ivoire et du Bénin, où les conseils constitutionnels n'ont jamais contredit l'exécutif. De l'autre, il rappelle que la démocratie est exigeante : elle peut faire payer cher, plusieurs années après les faits, les zones d'ombre que les dirigeants espéraient avoir refermées. Pour Cyril Ramaphosa, syndicaliste devenu homme d'affaires devenu président, ces zones d'ombre s'appellent Phala Phala. Et elles viennent, à 73 ans, lui rappeler qu'il n'a pas fini de rendre des comptes.
Rédaction Akondanews.net — Abidjan
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