Sankara et l'inventaire de ses biens : la leçon d'intégrité qu'il reste à l'Afrique
Le 19 février 1987, le président du Burkina Faso déclarait publiquement tout ce qu'il possédait, du réfrigérateur en panne aux trois guitares. Au-delà de l'anecdote, ce geste interroge la gouvernance de tout le continent : que doit un dirigeant africain à ses peuples ?

Devant la Commission du Peuple chargée de la Prévention contre la Corruption (CPPC), créée douze jours plus tôt, le capitaine Thomas Sankara est le premier à comparaître, selon [le site officiel consacré à son héritage](https://www.thomassankara.net/declaration-des-biens-de-thomas-sankara-devant-la-commission-du-peuple-chargee-de-la-prevention-contre-la-corruption-cppc-du-19-fevrier-1987/). Des membres du Conseil national de la révolution et le corps diplomatique sont présents. Pour [franceinfo](https://www.franceinfo.fr/monde/afrique/burkina-faso/burkina-patrimoine-des-chefs-detat-le-jour-ou-thomas-sankara-a-brise-le-tabou_3062221.html), c'est le jour où il a « brisé le tabou » du patrimoine des chefs d'État.
Huit mois plus tard, le 15 octobre 1987, il est assassiné. Il avait prononcé en juillet devant l'OUA son célèbre plaidoyer contre la dette. Cet inventaire patrimonial s'inscrit dans la même cohérence : refuser que l'Afrique se laisse dominer de l'extérieur, et refuser que ses dirigeants s'enrichissent à l'intérieur.
## Ce qu'il possède : le patrimoine d'un cadre ordinaire
Le ton mêle rigueur et humour, et la salle rit à plusieurs reprises.
- Revenus : 138 736 FCFA nets mensuels pour lui, 192 698 FCFA pour son épouse, qui gagne davantage que lui.
- Biens : une villa achetée à crédit en 1976 (il reste 678 824 FCFA à rembourser), deux terrains non mis en valeur, une Mitsubishi de 1978 dédouanée en dix-huit mensualités.
- Quotidien : un réfrigérateur en panne prêté à des amis, deux téléviseurs, une bibliothèque, trois guitares, quatre vélos.
- Épargne : environ 423 000 FCFA pour lui, 107 000 FCFA pour son épouse, ni actions ni effets de commerce.
- Bijoux : des alliances en or et de l'imitation, qu'il cite pour couper court aux rumeurs de diamants.
## Une transparence qui laisse des questions ouvertes
Un regard de journaliste ne peut éluder les passages les plus délicats. Sankara déclare aussi cinq dons, de 400 000 FCFA à 400 millions, soit environ 845 millions au total, que son épouse aurait complétés de 20 millions. Il affirme les avoir tous reversés au Budget national ou à des institutions de l'État, tout comme quatre véhicules de luxe cédés au parc automobile public. Il demande en revanche que les donateurs ne soient pas nommés, « pour des raisons d'État ».
D'après l'éditeur du site officiel, le texte ne comporte aucune preuve de ces dépôts, et l'extrait disponible ne rapporte pas les conclusions de la commission. Ce n'est pas une accusation : c'est une leçon. La transparence se mesure autant à ce qu'on déclare qu'à ce qu'un organe indépendant peut vérifier.
## L'enjeu panafricain : une question commune à tout le continent
Ce qui s'est joué à Ouagadougou dépasse le Burkina Faso, pour trois raisons.
1. Un cadre continental existe. L'Union africaine a adopté en 2003 une convention contre la corruption, qui prévoit notamment la déclaration du patrimoine des agents publics. Reste à la faire vivre dans chaque pays, et surtout à la rendre publique et contrôlable.
2. La confiance des jeunesses se joue là. Dans une Afrique dont la population est très jeune, l'exemplarité des élites est un critère de légitimité. Les citoyens comparent volontiers les discours officiels et les modes de vie.
3. La souveraineté commence par l'intégrité. Réclamer l'autonomie économique et politique du continent suppose que les ressources publiques ne s'évaporent pas en patrimoines privés. Sankara l'avait compris : son combat contre la dette et son inventaire personnel relevaient du même projet.
## Ce que le continent peut en retenir
Imiter Sankara n'est pas affaire de réfrigérateur en panne. Il s'agit d'instaurer des déclarations de patrimoine publiques, au début et à la fin des mandats, d'organes de contrôle réellement indépendants, et d'une règle claire sur les dons et cadeaux reçus dans l'exercice du pouvoir. L'inventaire de 1987 fixe l'exigence, et il appartient à chaque génération africaine de décider si elle l'applique.
« Qui dit mieux ? » demandait le texte qui circule sur les réseaux. La réponse ne se trouve pas dans une formule, mais dans la pratique des États.
Kouachiada
Correspondant en Allemagne
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