Kassel : quand les locomotives cèdent la place aux blindés, et ce que l'Afrique doit en retenir
Alstom cède à Rheinmetall son site historique allemand. Pour la sénatrice communiste Marianne Margate, c'est « une erreur historique ». Au-delà du cas allemand, l'affaire révèle un basculement industriel que le continent africain aurait tort d'ignorer.

Un symbole industriel qui change de camp
Début octobre 2026, Alstom a confirmé un accord de principe avec Rheinmetall sur l'avenir du site de Kassel. Alstom indique que des locomotives y sont construites depuis plus de 175 ans, avec plus de 35 000 machines livrées. Le nombre de salariés varie selon les sources : l'entretien parle de 900 personnes, la presse économique de 750 salariés qui doivent rejoindre Rheinmetall Landsysteme.
Alstom affirme qu'il continuera à construire des locomotives et à honorer ses contrats. Pourtant, Rheinmetall prévoit d'étendre sur place la production de blindés à roues, et le groupe y bâtit déjà ce qu'il présente comme la plus grande usine de chars d'Europe. Les détails du transfert restent à négocier, mais on s'attend déjà à Kassel à la fin de la production de locomotives.
La lecture de Marianne Margate
Interrogée dans un entretien publié en allemand, la sénatrice du PCF, membre de la commission des affaires internationales, défend trois idées.
- **Un contresens écologique.** Céder un outil de mobilité alors qu'il faut accélérer la transition énergétique, c'est reporter le fret sur des routes saturées, avec les coûts d'entretien, les accidents et la pollution qui s'ensuivent.
- **Un mot d'ordre : « des épées en socs de charrue ».** Il faut convertir l'armement vers le civil, pas l'inverse. Elle cite les retards de livraison des rames MI20 du RER B, construites par Alstom, et l'absence de constructeur européen pour fournir le tramway modernisé de Kassel.
- **Une demande à l'État français.** Actionnaire d'Alstom via Bpifrance, il devrait s'opposer à la vente et envisager une nationalisation assortie de droits de codécision pour les salariés. Elle rappelle la cession du site de Görlitz à KNDS en 2025 et plaide pour une coopération avec les forces de gauche allemandes, saluant au passage le score de Die Linke à Berlin.
L'angle géopolitique : le réarmement européen dévore l'industrie civile
Ce dossier n'est pas isolé. Un média local résume la situation : un nouveau site bascule du rail vers l'armement. L'Allemagne réarme massivement et ses industriels de la défense butent sur les capacités de production. Il leur faut des halles, des terrains et surtout des profils expérimentés : à Kassel, Rheinmetall cherche avant tout des soudeurs et des monteurs formés, que le ferroviaire forme depuis des générations.
Trois enjeux en découlent.
1. **La souveraineté en tension.** L'Europe veut à la fois son autonomie militaire et sa transition bas carbone. Mais la main-d'œuvre qualifiée, les sites et les capitaux ne sont pas extensibles. Chaque usine reconvertie vers la défense est un arbitrage, rarement assumé publiquement.
2. **Un test franco-allemand.** Alstom est français, Rheinmetall allemand, et l'État français est actionnaire du premier. Le dossier montre la difficulté d'une politique industrielle européenne cohérente quand chaque pays arbitre selon ses priorités. Un article spécialisé notait d'ailleurs que le marché allemand reste l'un des plus importants pour Alstom, ce qui complique tout déménagement de production.
3. **Le risque de dépendance.** Un continent qui fabrique moins de matériel ferroviaire et plus de matériel de guerre s'expose davantage à la concurrence des constructeurs asiatiques sur le civil.
Le point de vue opposé mérite d'être entendu. Les défenseurs de l'accord soulignent que l'emploi est en grande partie préservé, puisque Rheinmetall affiche pour objectif que les salariés d'Alstom retrouvent un emploi sur le site. Ils ajoutent que le contexte sécuritaire européen, avec la guerre en Ukraine, rend le réarmement indispensable. Pour eux, convertir des sites vers la défense n'est pas un contresens mais une réponse à un besoin stratégique réel. À noter aussi que le comité d'entreprise refusait un basculement vers l'armement et voulait continuer à construire des locomotives à Kassel.
## L'angle panafricain : que perd, et que peut gagner, le continent ?
L'Afrique n'est pas spectatrice de ce mouvement, car Alstom y est très implanté.
- **Maroc.** Alstom y emploie plus de 1 400 personnes et a livré 270 tramways Citadis, 12 rames à grande vitesse et 77 locomotives Prima. Une nouvelle ligne mondiale de production de pupitres de conduite doit y démarrer en 2026, et 18 rames ont été signées pour prolonger la LGV jusqu'à Marrakech. Le site de Fès produit aussi des transformateurs Mitrac et des câbles.
- **Sénégal.** Alstom doit fournir 15 TER pour relier Dakar à l'aéroport Blaise Diagne, avec un prêt français d'environ 200 millions d'euros.
- **Algérie et Afrique du Sud.** Alstom a annoncé un projet d'assemblage de rames régionales à Annaba avec ses partenaires algériens et a racheté la totalité de CTLE, spécialiste sud-africain de la rénovation de matériel roulant.
Le cas de Kassel pose trois questions à l'Afrique.
**1. Le risque de rareté.** Si les capacités européennes de construction ferroviaire se contractent au profit de la défense, les délais de livraison pourraient s'allonger et les prix monter. Les pays africains qui misent sur le rail pour leur transformation économique, de Dakar à Casablanca, dépendent de ces chaînes d'approvisionnement. Cette inquiétude reste à ce stade une hypothèse : Alstom affirme maintenir ses livraisons.
**2. L'opportunité d'un rail industriel africain.** Le Maroc montre qu'un constructeur peut ancrer sur place des lignes de production à vocation mondiale, et pas seulement de l'assemblage. La leçon est qu'il faut négocier, dans chaque grand contrat ferroviaire, du contenu local, du transfert de compétences et de la production sur le continent, plutôt que d'importer des trains clés en main.
**3. La mise en réseau des sociétés civiles.** Margate appelle à bâtir un internationalisme concret entre syndicats, élus et organisations, y compris avec le Sud global. Transposée à l'Afrique, l'idée est qu'une alliance entre syndicats de cheminots, collectivités et États pourrait peser sur les conditions d'achat et de coopération industrielle. L'Agenda 2063 de l'Union africaine, avec son projet de réseau ferroviaire à grande vitesse, et la zone de libre-échange continentale offrent un cadre politique pour cela.
Une nuance s'impose : tous les gouvernements africains ne partagent pas cette vision, et beaucoup choisissent le fournisseur le mieux-disant, européen, chinois ou autre. Le mot d'ordre de la conversion des armes en outils civils reste par ailleurs un positionnement partisan, porté par le PCF et contesté par ceux qui jugent la défense prioritaire.
## Kassel, miroir d'un choix industriel
Kassel illustre un arbitrage de fond : produire pour la mobilité ou pour la défense, avec les mêmes bras et les mêmes halles. Que l'on juge la vente « historique » ou pragmatique, l'Afrique a intérêt à en tirer une leçon : le rail se négocie aussi à Berlin et à Paris, et sa souveraineté industrielle se construit maintenant, sur le continent.
Kouachiada
Correspondant en Allemagne
*Sources :
- [hessenschau : accord de principe](https://www.hessenschau.de/wirtschaft/rheinmetall-uebernimmt-lok-werk-von-alstom-in-kassel-v1,alstom-rheinmetall-100.html)
- [hessenschau : inquiétudes des salariés](https://www.hessenschau.de/wirtschaft/werk-in-kassel-hunderte-mitarbeiter-bei-lokbauer-alstom-bangen-um-jobs-v1,alstom-kassel-100.html)
- [drweb.de](https://www.drweb.de/rheinmetall-alstom-kassel-uebernahme/)
- [ms-aktuell](https://ms-aktuell.de/?p=165798)
- [goldesel.de : blindés à roues](https://goldesel.de/aktien/news/rheinmetall-aktie-ubernahme-von-alstom-werk-fur-radpanzer-produktion)
- [goldesel.de : engagements d'Alstom](https://goldesel.de/aktien/news/alstom-aktie-rheinmetall-plant-ubernahme-des-kasseler-lokwerks-mit-750-beschaftigten)
- [finanztrends.de](https://www.finanztrends.de/news/rheinmetall-aktie-kursziel-bestaetigt/)
- [boerse-global.de](https://www.boerse-global.de/rheinmetall-aktie-250-millionen-fuer-technologiezentrum/823113)
- [bursa.ro](https://www.bursa.ro/franco-german-defense-deal-rheimetal-wants-to-buy-alstom-factory-41313952)
- [Aujourd'hui le Maroc](https://aujourdhui.ma/actualite/tgv-m-alstom-passe-a-la-vitesse-superieure-au-maroc)
- [Finances News Hebdo](https://www.fnh.ma/articles/alstom-lgv-kenitra-marrakech)
- [Médias24](https://medias24.com/2025/12/09/adil-addakiri-le-site-de-production-de-pupitres-de-conduite-ferroviaires-dalstom-sera-lance-courant-2026-1591893/)
- [Reuters via Tradingsat](https://www.tradingsat.com/alstom-FR0010220475/actualites/alstom-la-france-prete-200-millions-d-euros-au-senegal-pour-des-ter-a-dakar-713833.html)
- [Railway Gazette v ia railjournal](https://www.railjournal.com/category/africa/page/50/)
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