ÉTHIOPIE-ÉRYTHRÉE : DEUX VOISINS AU BORD DE LA GUERRE, TOUTE LA CORNE DE L'AFRIQUE RETIENT SON SOUFFLE
Derrière la rivalité entre Addis-Abeba et Asmara se cachent des enjeux de territoire, d'accès à la mer et d'influence régionale qui pourraient embraser l'Afrique de l'Est et provoquer une catastrophe humanitaire d'une ampleur inédite. Le compte à rebours a commencé.

Il y a quelques années à peine, la scène avait fait le tour du monde : Abiy Ahmed et Isaias Afwerki s'embrassaient, se tenaient la main, échangeaient des accolades solennelles devant les photographes du monde entier. Deux frères ennemis réconciliés après des décennies de haine et de sang, deux dirigeants qui avaient choisi la paix sur la guerre. Pour ce geste historique, Abiy Ahmed avait reçu le prix Nobel de la paix en 2019. La communauté internationale avait applaudi. L'Afrique avait espéré. Les peuples éthiopien et érythréen, épuisés par des années de conflit, avaient cru à un avenir enfin apaisé.
Aujourd'hui, ce tableau paraît appartenir à une autre époque, tant la situation a dégénéré. Les armées éthiopienne et érythréenne se défient aux frontières. Les diplomates des deux pays s'accusent mutuellement de mensonges, de provocations et d'agressions caractérisées. L'Organisation des Nations unies observe avec une inquiétude croissante une escalade verbale qui menace de se transformer, à tout moment, en confrontation militaire ouverte. La question n'est plus de savoir si les tensions sont réelles — elles le sont, et elles sont graves. Elle est de savoir si les deux pays sont encore capables de reculer au bord du précipice avant qu'il ne soit trop tard.
Le ministre éthiopien des Affaires étrangères, Gedion Timotheos, a été explicite dans ses déclarations publiques : des forces érythréennes ont effectué des « incursions » sur le territoire éthiopien et mènent activement des « manœuvres avec des groupes rebelles éthiopiens ». Addis-Abeba a sommé Asmara de retirer « immédiatement » ses troupes. Asmara a qualifié ces accusations de « mensonges grossiers » et a mis en garde contre les conséquences d'un acte hostile de la part de l'Éthiopie. Le ton n'a jamais été aussi belliqueux depuis la guerre fratricide de 1998-2000, qui avait duré deux années entières et fait entre soixante-dix mille et cent mille morts des deux côtés, dévastant deux pays déjà fragiles.
Pour comprendre cette crise dans toute sa profondeur, il faut aller au-delà de la querelle frontalière immédiate et regarder ce qui se joue véritablement en coulisses. L'Éthiopie est, avec ses 130 millions d'habitants, la nation enclavée la plus peuplée du monde. Elle ne possède aucun accès à la mer depuis l'indépendance de l'Érythrée en 1993, et dépend quasi exclusivement du port de Djibouti pour la quasi-totalité de ses échanges commerciaux extérieurs. Cette vulnérabilité logistique coûte à l'Éthiopie des milliards de dollars par an en frais portuaires, en délais de transit et en dépendance stratégique vis-à-vis d'un voisin dont la stabilité n'est pas garantie. Pour Abiy Ahmed, remédier à cette situation est devenu une priorité nationale existentielle, au même titre que la sécurité ou le développement économique.
Le port d'Assab, situé en territoire érythréen, à quelques centaines de kilomètres à peine d'Addis-Abeba, représente l'option la plus directe et la plus convoitée. Éthiopien jusqu'en 1993, il est aujourd'hui sous pavillon érythréen et pratiquement à l'abandon, faute d'investissements et d'activité commerciale significative. L'Éthiopie a laissé entendre à plusieurs reprises, parfois de manière très directe, qu'elle souhaitait y accéder, par la négociation ou autrement. Pour Asmara, céder Assab ou même permettre un simple accès éthiopien à la mer sur son territoire constituerait une capitulation stratégique inacceptable. Une telle concession fragiliserait irrémédiablement l'autorité d'Isaias Afwerki sur son propre peuple et remettrait en cause l'identité même d'un État érythréen qui a payé son indépendance au prix d'une guerre de trente ans.
Les élections législatives éthiopiennes du 1er juin 2026, dont les résultats officiels sont attendus dans les tout prochains jours, viennent encore compliquer l'équation. Un Abiy Ahmed renforcé par un nouveau mandat parlementaire écrasant pourrait se sentir politiquement en position de force pour durcir encore davantage le ton avec Asmara, voire envisager des options que la prudence diplomatique lui interdisait jusqu'ici. Et inversement, une Érythrée qui perçoit cette victoire électorale comme une menace supplémentaire pourrait choisir la voie de l'escalade préventive, cherchant à affaiblir Addis-Abeba avant qu'elle ne soit trop solidement installée dans un nouveau mandat. Les signaux sont mauvais dans les deux sens, et les analystes régionaux ne cachent plus leur inquiétude.
Un conflit ouvert entre l'Éthiopie et l'Érythrée aurait des conséquences dévastatrices et durables pour l'ensemble de la région. La Somalie, dont la stabilité reste extrêmement fragile et dépendante de forces extérieures, serait directement et immédiatement affectée. Le Soudan, déjà en proie à une guerre civile sanglante depuis 2023, verrait son voisinage oriental s'embraser davantage, rendant toute solution diplomatique encore plus difficile. Djibouti, dont la quasi-totalité de l'économie repose sur le commerce maritime et la présence de bases militaires étrangères, deviendrait un enjeu géostratégique majeur. Et le Kenya, qui a investi des efforts diplomatiques considérables dans la stabilité de la Corne de l'Afrique, verrait ses efforts réduits à néant.
La communauté internationale, l'Union africaine en tête, doit prendre cette menace au sérieux bien avant qu'il ne soit trop tard. La diplomatie préventive coûte toujours infiniment moins cher que la reconstruction post-conflit. La Corne de l'Afrique n'a ni les ressources ni la résilience pour absorber un nouveau front de guerre majeur. L'heure n'est plus à l'observation prudente. Elle est à l'action diplomatique urgente.
Rédaction Akondanews.net — Abidjan
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